Entretien avec Samuel FAURE (Sciences Po Lille)

Samuel Faure

Samuel B.H. Faure, vous venez de lancer un nouveau blog intitulé « Relations, Politics, Decisions« . Comment vous est venue l’idée de ce blog et que comptez-vous y proposer ?

Lancé le 20 octobre 2015, « Relations, Politics, Decisions » a été conçu comme un outil pédagogique pour les étudiants et un instrument de communication pour la recherche en science politique.

Depuis septembre 2015, j’enseigne la méthodologie des sciences sociales, la politique européenne et les Relations internationales à Sciences Po Lille. S’il ne s’agit pas de ma première expérience d’enseignement, c’est la première fois que j’enseigne autant, et de surcroît un cours magistral. Après les premières séances, je me suis rendu compte que la communication avec les étudiants du cours magistral (plus de 250 étudiants) n’était pas simple. Plutôt que de leur faire perdre leur temps et qu’ils me fassent perdre le mien, en cherchant à droite (sur leur boite électronique) à gauche (sur ma page Prezi) les documents pédagogiques (plan de cours, présentations PowerPoint, notes méthodologiques, etc.), je me suis dit qu’il serait utile qu’ils puissent les trouver sur une même plateforme et les télécharger en un clic.

Par ailleurs, j’ai constaté, lors d’un séjour de recherche à l’université d’Harvard l’année dernière (2014-2015), que mes collègues politistes américains communiquaient plus et mieux qu’en France. Une large majorité de doctorants et de chercheurs américains dispose d’un blog personnel, en plus de la page qui leur est consacrée sur le site de leur université et/ou de leur centre de recherche, sur lequel sont répertoriées leurs activités scientifiques. En France, la production scientifique, en particulier en sciences sociales, a une visibilité limitée en dehors du champ académique. Rares sont les chercheurs que l’on a le plaisir de voir à la télévision ou d’entendre à la radio. Comme la nature à horreur du vide, les experts s’engouffrent dans la brèche et sont omniprésents. C’est regrettable, à moins de considérer que les chercheurs ne peuvent et ne doivent parler qu’à eux mêmes. La faute aux « médias » dont le cadre qu’ils imposent aux chercheurs est contraignant. Mais probablement, la faute aussi aux chercheurs qui ne sont pas toujours à l’aise pour s’exprimer dans la « sphère publique », quand ils ne considèrent pas qu’il s’agisse d’une perte de temps.

« Relations, Politics, Decisions » a deux dimensions : l’une « site », l’autre « blog ». La première correspond à mon CV (formation, parcours professionnel, publications, enseignements, etc.). La seconde permet de communiquer sur l’actualité scientifique en science politique (la mienne, mais pas que) et de répondre à des questions d’étudiants pour lesquelles 140 signes ne suffisent pas. L’idée est que les éléments de réponse peuvent tout aussi bien intéresser l’étudiante.e qui a posé la question que certains de ses collègues.

Vous rendez hommage, dans l’un de vos posts, à la mémoire de Bastien Irondelle, grand chercheur disparu trop jeune il y a deux ans et personnalité extrêmement appréciée. Il avait consacré son œuvre à l’analyse de la décision dans le secteur de la défense et à l’européanisation des politiques de sécurité. Comment analysez-vous l’état d’avancement du projet d’Europe de la défense aujourd’hui ?

Catherine Hoeffler, maître de conférences à l’université catholique de Lille (ESPOL) et moi avons co-dirigé le 48e numéro de la revue Politique européenne qui vient de paraître chez L’Harmattan. Ce numéro porte sur les politiques militaires en Europe et rend un hommage scientifique à Bastien Irondelle (1973-2013), professeur et chercheur à Sciences Po Paris.

En 2003, Bastien Irondelle publie un article, devenu une référence, dans le Journal of European Public Policy. Il développe la thèse de l’ « européanisation sans Union européenne » pour expliquer les transformations de la politique militaire française dans la première moitié des années 1990. A cette période, le secteur de la sécurité et de la défense n’est pas communautarisé c’est-à-dire que l’UE n’a pas de compétences dans ce domaine d’action publique. Pourtant, Bastien Irondelle démontre les effets institutionnels de l’UE (l’européanisation) sur la reconfiguration de la politique française de défense.

En 2015, dans ce 48e numéro de Politique européenne, l’ensemble des contributeurs « testent » cette thèse de l’ « européanisation sans Union européenne », sur plusieurs politiques publiques du domaine militaire : les politiques d’acquisition d’avions de combat, de renseignement, de contrôle du commerce des armements ou encore les engagements militaires européens en Afghanistan (ici et ). Si les résultats sont nuancés, on peut dire globalement que l’UE affecte moins les politiques militaires nationales dans les années 2010 que dans les années 1990, infirmant ainsi la thèse de l’ « européanisation sans l’UE ».

Toutefois, ce résultat ne doit pas être compris comme la « fin » de l’Europe de la défense. En effet, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les différents articles de ce numéro mettent en exergue :

  • la dynamique (inverse) d’une « intégration européenne sans européanisation » : il y a une institutionnalisation européenne renforcée dans les années 2010 par rapport au siècle dernier, sans pour autant produire des effets sur les politiques nationales. Il s’agit de considérer l’autonomisation du processus d’européanisation par rapport à celui de l’intégration européenne : le premier n’est pas mécaniquement le résultat du second comme on l’a pensé pendant longtemps,
  • la dynamique d’une « convergences sans européanisation » : il peut y avoir des mécanismes de convergence entre les politiques nationales (expliqués par des variables nationales et internationales) malgré l’absence d’européanisation. Il s’agit donc de ne pas confondre convergence et européanisation qui correspondent à deux processus politiques distincts.

En bref, l’Europe de la défense produit moins d’effets politiques aujourd’hui que dans les années 1990, tout en étant plus institutionnalisée et disposant de davantage de moyens en 2015 qu’il y a vingt ans.

On a beaucoup commenté ces derniers mois la question de la livraison des Mistrals à la Russie. Une polémique avait éclaté à sujet, opposant les partisans de la non-livraison en raison de l’action de Vladimir Poutine en Ukraine et les partisans de la livraison en raison du fait qu’un contrat avait été signé en 2010. Que vous inspire le fait que ceux-ci ont finalement été livrés à un pays tiers, l’Egypte ?

L’exportation de matériels de guerre pose un dilemme inextricable pour le décideur politique dans la priorité à donner aux intérêts économiques (faire du business) ou aux idées politiques (défendre certaines valeurs). Ce dilemme est accentué dans le cas que vous citez par une situation de crises à niveaux multiples : crise sociale et économique avec une « courbe du chômage » qui ne s’inverse pas à l’échelle nationale, crise diplomatique et politique de l’Ukraine à la Syrie à l’échelle internationale, auxquelles il faudrait ajouter la crise bancaire et monétaire à l’échelle européenne.

Dès lors, que doit faire le gouvernement français dans le contexte de crises qui vient d’être rappelé : vendre ces armements à la Russie pour respecter le contrat signé ou stopper cette exportation ? On peut considérer que cette décision est une faute politique ou au contraire incarne un courage politique certain. Il ne me revient pas de porter un jugement normatif sur la décision prise par le gouvernement français de ne pas livrer ces Mistral à la Russie.

Cependant, on peut observer que cette décision incarne une cohérence en matière de politique étrangère de la France, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie de Vladimir Poutine. Qualifiée par le ministre français des Affaires étrangères Laurent Fabius de « coopération exigeante et vigilante » vis-à-vis de la Russie, la politique étrangère de la France mise en œuvre en Europe de l’Est depuis 2013 est corroborée par la décision de ne pas livrer ces armes à la Russie.

Quant au débouché, une remarque analogue peut-être formulée pour la politique de défense de la France. En effet, la vente des Mistral par DCNS à l’Egypte avec le soutien du gouvernement français, s’inscrit dans le prolongement d’un autre contrat d’armement évalué à plus de cinq milliards d’euros et signé quelques mois plus tôt entre l’industrie française de défense (déjà DCNS et également Dassault Aviation et MBDA) et les autorités égyptiennes. Ce rapprochement stratégique franco-égyptien est à situer dans leur lutte commune contre l’organisation terroriste Daesch qui agit en Syrie.

En bref, on peut considérer que la politique étrangère conduite par Laurent Fabius n’est pas juste, que la politique de défense menée par Jean-Yves Le Drian n’est pas bonne, et rappeler que le régime égyptien du président Abdel Fattah Al-Sissi est plus proche, en termes de standards démocratiques, de la Russie que de la France. Qu’elle soit injuste ou mauvaise, appropriée et efficace, cette vente de Mistral à l’Egypte plutôt qu’à la Russie incarne une cohérence dans la mise en œuvre de la politique étrangère de la France, de sa politique de défense et de leur relation.

En effet, cette décision semble cohérente avec la politique étrangère mise en œuvre par rapport à la Russie de Vladimir Poutine à la suite de l’annexion d’une partie de l’Ukraine par Moscou. Si cette décision a tardé à venir, elle a été prise et on peut faire l’hypothèse qu’un président français conservateur n’aurait pas pris la même décision.

Se pose ensuite la question du delivery : dans une période où le chômage est élevé en France, une telle décision qui paraît cohérente au niveau international, peut-être irrationnel au niveau national. On parle tout de même d’un contrat d’un milliard d’euros, ce qui n’est pas négligeable par rapport au chiffre d’affaires de DCNS (autour de 3,5 milliards d’euros) et du montant des exportations françaises

 

 

 

 

 

 

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