Les leçons de la précédentes intervention russe au Moyen-Orient (PARMENTIER sur Atlantico)

Atlantico, un vent nouveau sur l'info

Florent PARMENTIER répond aux question d’Atlantico sur l’arrière-plan historique de l’intervention russe au Moyen-Orient.

Depuis les années soixante, la Russie a limité ses interventions militaires à l’étranger. La dernière intervention majeure de l’armée russe date de l’époque soviétique. L’ex-URSS était intervenue au Yémen Nord, en vue de soutenir les forces républicaines tout en prenant soin de déstabiliser – intentionnellement ou non – leurs adversaires.La Russie a débuté ses frappes militaires en Syrie mercredi 30 septembre. Moscou n’était pas intervenu dans un conflit extérieur depuis l’ère soviétique, plus précisément la guerre civile au Yémen Nord des années 1960. Comment expliquer qu’une telle mobilisation de Moscou n’ait pas eu lieu depuis 1967 ?

Il faut se souvenir en effet que le Yémen Nord avait connu un violent conflit dans les années 1960, qui a mobilisé plusieurs puissances régionales, comme l’Egypte, l’Arabie Saoudite, la Jordanie ou le Royaume-Uni. Si l’URSS ne s’affichait pas comme partie prenante du conflit, comme ailleurs, elle n’en avait pas moins des intérêts à défendre, soutenant le mouvement panarabe, lui-même teinté d’anti-impérialisme.

Lorsque les forces républicaines ont perdu beaucoup de terrain par rapport aux royalistes, puisque la capitale Sanaa était elle-même encerclée, l’intervention soviétique s’est faire plus pressante, allant au-delà de la simple livraison d’armes. Après avoir perdu un avion dans les combats, cette opération soviétique sous couverture s’était vue écourtée. Toutefois, le retrait des soldats soviétiques, qui portaient l’uniforme égyptien pour ne pas attirer l’attention internationale, n’a pas impliqué l’échec militaire du Yémen Nord, du fait des dissensions entre royalistes et forces extérieures.

Lors de l’affrontement entre les troupes royalistes d’une part et les troupes républicaines d’autre part, Moscou -bien qu’alors retiré du conflit- était parvenu à diviser les troupes royalistes afin d’assurer la victoire des militaires. Va-t-on vers un scénario similaire ? Moscou cherche-t-elle à diviser les rebelles afin de restituer ses pleins pouvoirs à El Asad ?

En effet, selon certains analystes, c’est un tel dénouement que souhaiterait Vladimir Poutine, en soutenant Al Assad contre ses adversaires, reléguant au loin l’objectif du changement de régime. Si les partisans « de l’opposition » (sous-entendue démocratique) s’entendaient avec les forces de l’Etat islamique, leurs soutiens dans les opinions publiques occidentales s’effondreraient aussitôt, voire même, ils passeraient pour des imposteurs.  Ces deux fronts anti-Al Assad ne peuvent donc communiquer. En face, suite à la montée en puissance de la présence russe, le pouvoir syrien (dit « légitime » dans le discours russe) semble reprendre un nouveau souffle, puisque l’avion russe pilonne ses adversaires, particulièrement ceux courtisés par les Américains et les Européens.

En réalité, on voit bien que le pouvoir russe n’a pas à essayer de diviser les rebelles dans la mesure où ceux-ci sont déjà divisés, et que l’hostilité au régime d’Al Assad ne suffit pas à faire une politique commune. A contrario, en insistant sur la légitimité de ce dernier, la Russie se place dans une position avec laquelle de nombreux pays seront d’accord, puisqu’elle respecte le principe de souveraineté, au fondement du droit international.

L’URSS jusqu’à la mort d’un de ses militaires, fournissait des armes, de la nourriture et avait établi à un pont aérien. Va-t-on vers un tel investissement ? Pourrait-on s’acheminer vers l’envoi de l’armée de terre ?

Il est certain que Vladimir joue plusieurs cartes actuellement dans le conflit syrien, pour son prestige international, pour des intérêts économiques et stratégiques aussi bien que pour des raisons internes.

Toutefois, il y a une différence fondamentale en matière de communication politique entre les deux situations, dans la mesure où l’URSS a cherché au Yémen à masquer son implication, tandis que Vladimir Poutine a su orchestrer une montée en puissance de sa présence militaire jusqu’à son discours l’Assemblée générale des Nations Unies. Depuis quelques semaines, les Européens semblaient très divisés sur la conduite à tenir face à la question des réfugiés, ce qui a laissé les mains libres au Président russe pour reprendre une initiative spectaculaire.

Enfin, si l’intervention au Yémen Nord est un point de comparaison intéressant, la vraie analogie dans l’imaginaire russe est bien celui de l’Afghanistan, territoire certes beaucoup plus montagneux, mais qui évoque également la lutte de pouvoirs séculiers contre des islamistes. Et cette mémoire ne plaide assurément pas pour une présence militaire russe massive ; on peut imaginer sans peine des frappes aériennes, la présence de formateurs, la livraison de matériel militaire, plus difficilement une présence durable de troupes russes. Il est vraisemblable que l’objectif militaire est de faire en sorte que Bachar Al Assad contrôle Damas, les principales villes et la côté, le reste demanderait un investissement considérable pour une économie russe encore vacillante suite aux sanctions et à la baisse des prix des matières premières.

Les similarités entre ces deux conflits indiquent-elles le retour d’une certaine suprématie Russe ?

Il est vrai que c’est la première fois que la Russie s’aventure aussi loin de ses frontières depuis le démantèlement de l’URSS. En effet, la Syrie et la Russie sont séparées, outre par le Caucase, par toute l’épaisseur de la Turquie, une grande puissance régionale historique au dynamisme retrouvé. Par contraste, on peut se souvenir de l’effacement dans laquelle l’URSS se trouvait lors de la première guerre du Golfe, lorsque Saddam Hussein avait été défait, ou encore récemment en Lybie où Vladimir Poutine se reproche de ne pas avoir bloqué l’action des Européens et des Américains.

La question de la présence russe au Moyen Orient prend donc assurément une tournure nouvelle avec l’implication de Moscou dans la guerre civile syrienne. Des lignes bougent, Moscou est consulté, comme en témoigne la visite du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu avant le discours du Président Poutine aux Nations Unies. Il est trop tôt pour parler d’une quelconque suprématie russe ; mais Moscou a toutefois montré une capacité d’initiative face à laquelle les pays de la région seront amenés à se positionner.

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