Entretien avec Pierre Bourgois (Université de Bordeaux)

Pierre Bourgois

Pierre Bourgois, vous êtes doctorant à l’Université de Bordeaux et vous travaillez notamment sur la pensée de Francis Fukuyama. En quoi cet auteur est-il utile aujourd’hui pour analyser les relations internationales ?

 

Lorsqu’on évoque Francis Fukuyama, on pense bien entendu à sa célèbre thèse de « la fin de l’histoire », développée initialement sous forme d’article en 1989 puis dans un ouvrage publié en 1992. Reprenant à son compte la tradition hégéliano-marxiste, le politologue américain proclamait alors le triomphe ultime du couple démocratie libérale / économie de marché. Au cours des années 1990, cette thèse (bien que fortement critiquée) servit de cadre de référence théorique pour décrire le monde international de l’après-guerre froide, à l’instar, par exemple, de celle du « choc des civilisations » de Samuel P. Huntington, parue peu après. Associé à une certaine forme de triomphalisme occidental, Fukuyama fut longtemps considéré comme l’un des membres éminents du mouvement néoconservateur américain, et ce jusqu’à sa rupture clairement affichée au milieu des années 2000. Le « fiasco » de la guerre en Irak n’y est d’ailleurs pas étranger.

Ainsi, le politologue américain est devenu (malgré lui ?) le symbole d’une époque, d’où l’un des divers intérêts de sa pensée. Ainsi, comment Fukuyama a-t-il interprété l’évolution du système politique international ? Face à des défis tels que l’hostilité croissante à l’égard de la puissance américaine dans certaines régions du monde à partir du début des années 2000, l’augmentation de la menace terroriste ou encore, à titre d’exemple, l’affirmation de puissances au modèle idéologique radicalement opposé, comme la Chine, il est ainsi intéressant d’étudier ses analyses et l’évolution plus générale de sa pensée. À cet égard, celle-ci apparaît encore aujourd’hui indéniablement marquée par la thèse de « la fin de l’histoire ».

 

Justement, le consensus démocratique libéral est loin d’être évident aujourd’hui. Outre l’exemple chinois, certains dirigeants, à l’instar de Vladimir Poutine, s’inspirent aujourd’hui de modèles de gouvernance plus autoritaires. Comment Francis Fukuyama analyse-t-il cette situation ? Plus généralement, considère-t-il toujours que la démocratie libérale représente le stade final de l’histoire ?

 

Bien que Fukuyama ait quelque peu nuancé ses propos depuis l’euphorie de la fin de la guerre froide, admettant notamment que le monde d’aujourd’hui est bien différent que celui de 1989 (voir notamment son article « At the “End of History” Still Stands Democracy » publié en juin 2014 dans le Wall Street Journal), celui qui est aujourd’hui Professeur de science politique à l’Université de Stanford n’a pour autant en rien contredit, au cours de ces vingt-cinq dernières années, son postulat de départ : la démocratie libérale représente toujours, à ses yeux, l’aboutissement de l’évolution idéologique de l’humanité et par conséquent, la forme finale de tout gouvernement humain. Ainsi, pour Fukuyama, si le positionnement plus autoritaire de dirigeants tels que Vladimir Poutine peut bien entendu s’avérer inquiétant en de nombreux points, il n’entache en rien, à ses yeux, les principaux postulats de sa thèse. Selon lui, l’attrait suscité par les principes politiques libéraux sur le plan des idées n’a pas d’égal aujourd’hui, aucune forme d’organisation politique ne pouvant prétendre concurrencer la démocratie libérale comme système politique à prétention universelle. C’est la raison pour laquelle, selon lui, la plupart des régimes autoritaires doivent par exemple aujourd’hui, pour se légitimer, organiser des élections. Preuve, à ses yeux, du « prestige » remarquable de la démocratie libérale (voir notamment son article « Is the age of democracy over ? » publié dans The Spectator le 13 février 2010).

 

 

Selon vous, peut-on comparer la vague démocratique de 1989 et celle du « Printemps arabe » ?

 

Je pense que, d’une manière générale, il est toujours délicat de comparer les grands événements et les grandes tendances historiques. Ce constat s’avère évidemment valable concernant ces deux grandes vagues démocratiques qui disposent notamment chacune de leur propre dynamique. Néanmoins, il est évident qu’à l’instar de la vague démocratique de 1989, le « Printemps arabe » constitue un tournant et suscite aujourd’hui d’immenses espoirs quant à l’avancé de la démocratie. Comme l’illustre la situation actuelle de plusieurs de ces pays, il est sûrement encore trop prématuré pour pouvoir tirer de véritables enseignements et dresser une vue d’ensemble de ces « révolutions arabes ». Une chose est sûre, ces mouvements révolutionnaires constituent une étape majeure dans l’étude des processus de démocratisation et leur devenir représente bel et bien, encore aujourd’hui, un enjeu considérable dans la région.

 

Pierre Bourgois est doctorant contractuel en science politique à l’université de Bordeaux au sein du Centre Montesquieu de Recherches Politiques (CMRP). Il dispense également des enseignements en théorie générale du droit constitutionnel et en droit constitutionnel dans le cadre des travaux dirigés de Licence 1 Droit à l’université de Bordeaux.

Il a récemment participé au colloque organisé dans le cadre du programme interdisciplinaire « Sociétés plurielles » de l’Université Sorbonne-Paris-Cité, en partenariat avec le CERI, l’IRD et l’INALCO et intitulé « Peut-on comparer les “révolutions de couleur” et les “printemps arabes” ? » (Science Po-CERI, 25 septembre 2015).

1 commentaire

  1. On se contente de paraphraser le « politiquement correct », celui qui est défini et répété par les élites de New York et Washington, celui qu’on appelle le « narrative » anglo-saxon. Je n conseille de lire d’autres géopoliticiens qui soutiennent, avec de solides arguments, des opinions tout à fait différentes : des Américains (comme Noam Chomsky), des Chinois, des Russes, des Indiens, etc.

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