Poutine et le monde (PARMENTIER sur Atlantico)

Fin décembre 2015, Vladimir Poutine se trouve au centre d’un documentaire de la chaîne Rossiya 24 explicitant sa vision du monde, en compagnie de nombreux hommes politiques étrangers ou intellectuels – Dominique Strauss-Khan, Dominique de Villepin et Marek Halter pour les Français. Le point de vue pris par le documentaire ne surprendra pas les habitués, mais constitue un point de vue permettant de comprendre la perception du monde des dirigeants russes.

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Le document est accessible en russe à l’adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=ZNhYzYUo42g

Atlantico : Dans un documentaire diffusé en décembre à la télévision russe et qui lui est consacré, Vladimir Poutine décrit les fondements de sa politique extérieure. Pendant plus de deux heures, il passe en revue les différences d’approche entre la Russie et l’Occident, notamment sur le printemps arabe et ses conséquences, ainsi que sur les défis actuels au Moyen-Orient. Selon lui, le monde serait organisé en blocs. Quels sont-ils, et qu’est-ce qui lie les pays dans un même bloc selon lui ?

Florent Parmentier : L’intérêt du documentaire de la chaine Rossiya 24 sur « l’ordre mondial » ne réside pas dans l’originalité du propos, mais dans le fait qu’il n’est pas lié à un événement historique précis. Il reflète en outre plutôt une tendance de fond dans la politique russe, de plus en plus tournée vers un monde extérieur présenté comme hostile. La géopolitique, discipline interdite du temps de Staline, semble bien être de retour dans les esprits.

Les grands blocs présentés par Vladimir Poutine sont liés à des centres de gravité géopolitique : le monde est organisé autour de grandes puissances, et le Président russe entend mettre en place une politique pour faire de son pays l’un de ces centres. Ces grands blocs géopolitiques sont généralement unis autour de système de valeurs relativement homogènes.

Atlantico : Selon Vladimir Poutine, le principe de souveraineté des pays est fondamental, et la position américaine selon laquelle la souveraineté des Etats ne doit pas être un prétexte aux massacres et à la tyrannie doit être bannie. Comment justifie-t-il cette position ?

Florent Parmentier : La vision du monde de Vladimir Poutine est inspirée des principes établis après la paix de Westphalie (1648), et s’appuie ainsi sur quelques principes : l’équilibre des puissances, l’inviolabilité de la souveraineté nationale et le principe de non-ingérence dans les affaires d’autrui. Dans cette perspective, toute ingérence revient à remettre en cause un équilibre qui, s’il n’est pas parfait, évite des catastrophes plus grandes. En d’autres termes, le Président russe préférera toujours la Realpolitik à l’Irrealpolitik.

On peut trouver de nombreux exemples de cette pensée, par exemple en matière de changement de régime. Les observateurs et les médias occidentaux sont souvent prompts à se réjouir des mouvements de manifestation anti-gouvernementaux, particulièrement dans l’espace post-soviétique, inspirés par la narration de la vague démocratique ; à l’inverse, les dirigeants russes vont critiquer des coups d’Etat qu’ils pensent être manipulés par l’extérieur, et prompts à rompre des équilibres. Il en est de même sur la Syrie, où l’Armée syrienne est considérée comme le ferment d’un Etat qui s’il venait à s’effondrer, provoquerait encore plus de menaces.

Du reste, les termes du débat sont proches de ceux qui existaient à la fin du XIXe siècle, où les « interventions d’humanité » (droit coutumier permettant à un Etat intervenant de se substituer à un État défaillant dans la préservation de la sécurité de ses propres ressortissants menacés) des pays de l’Europe de l’Ouest étaient perçues comme autant de signes d’ingérence dans la souveraineté d’autres pays.

 

Atlantico : Quelles sont les critiques à l’égard de l’Occident que le Président de la Fédération de Russie émet en creux ? Vous semblent-elles justifiées ?

Florent Parmentier : Vladimir Poutine a une relation compliquée avec « l’Occident » : il a été, à certaines périodes, un modèle et un partenaire potentiel, et maintenant plutôt un contre-modèle et un adversaire potentiel. Il y a chez lui la critique des Etats-Unis d’une part, ou en tout cas de l’Establishment et des cercles militaires – Vladimir Poutine est beaucoup plus favorable à Donald Trump qu’à Hillary Clinton –, ainsi que des Européens, qu’il espère un jour « détacher » de leurs relations de vassalité avec les Etats-Unis. Il est néanmoins indéniable que l’Occident est critiqué tour à tour pour les ingérences au Moyen-Orient, le soutien aux révolutions de couleur, l’absence de respect de la Charte des Nations unies, etc. Certaines critiques portent en n’étant pas totalement infondées – si l’on en juge par exemple à la situation actuelle du Moyen-Orient – mais la tonalité générale du documentaire est toutefois clairement à charge.

De manière surprenante, à côté des critiques acerbes du journaliste Vladimir Soloviev contre l’Occident, ou d’autres intervenants du documentaire, Vladimir Poutine apparaîtrait presque comme quelqu’un de modéré : il n’hésite pas à dire que l’Occident offre une politique de confrontation mais qu’il peut également devenir un partenaire, que l’invasion soviétique de l’Afghanistan était une erreur, etc. En dépit de son absence de révélations, le documentaire peut donc se lire de plusieurs manières, d’autant qu’il associe des personnalités aussi diverses que Julian Assange, Oliver Stone ou Shimon Peres.

 

Atlantico : Vladimir Poutine considère également que l’Europe, « vassale » des Etats-Unis, n’est pas responsables des conséquences « désastreuses » de la politique américaine au Moyen-Orient. Il déclare également vouloir un axe diplomatique où la Russie et l’Europe ferait partie du même axe. Quels sont les fondements, les références à l’origine de ce souhait ?

Florent Parmentier : A plusieurs reprises, Vladimir Poutine avait fait part dans le passé de sa volonté de se rapprocher des Européens, mais déplore leur manque de volonté de s’affranchir des Etats-Unis. Leur manque d’investissement dans les capacités de défense ainsi que leur faculté de s’en remettre à Washington pour garantir leur sécurité les discréditent aux yeux d’un tenant d’un ordre westphalien où les grands Etats doivent s’affirmer sur la scène internationale.

Toutefois, un constat s’impose : en dépit des sanctions qui frappent la Russie, son économie reste largement tournée vers les marchés européens. L’interdépendance entre la Russie et les pays européens restent réelle et forte, même si la Russie parraine aujourd’hui de nombreux partis anti-européens dans les Etats-membres. Les Européens sont conspués pour leur manque de vision internationale et leur angélisme, mais désirés en raison de ces relations d’interdépendance.

Il paraît évident que les élites russes ne comprennent pas le fonctionnement du système européen, et espèrent voir s’affirmer les Etats-membres au détriment des institutions européennes. Dans ce cadre, certains pays seraient en pointe dans les relations avec la Russie, chacun pour différentes raisons : l’Allemagne et la France pour le pouvoir économique et le militaire, la Grèce et Chypre pour les pays Orthodoxes favorables à la Russie, la Hongrie de Viktor Orban, etc. Cette construction de l’esprit ne semble pas encore d’actualité au début de 2016, même si l’idée d’une alliance contre l’Etat islamique rebat les cartes sur les perceptions de la Russie en Europe.

 

Voir : http://www.atlantico.fr/decryptage/voulez-comprendre-quel-point-vladimir-poutine-ne-pense-pas-comme-occidental-documentaire-russe-donne-toutes-cles-florent-2525397.html

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