Trump et Poutine (PARMENTIER dans L’Orient – Le Jour)

Florent Parmentier  décrypte, pour « L’Orient-Le Jour », certaines des déclarations du président russe Vladimir Poutine.

Orient Jour

 La primaire américaine, chez les Républicains comme chez les Démocrates, sera l’un des enjeux de 2016. Donald Trump, le principal animateur de la campagne à travers les polémiques qu’il engendre, s’est montré moins hostile à la Russie et à Poutine que de nombreux membres de son parti. Volonté de se démarquer, calcul politique ou rencontre de deux hommes tranchants au franc parler ?

Le président russe Vladimir Poutine a, comme à l’accoutumée, tenu des propos quelque peu tendancieux lors de sa grande conférence de presse à Moscou il y a deux jours. Usant de son charisme et d’une verve provocatrice, il a fait le bilan de l’année, louant avec ferveur, au passage, Donald Trump et Joseph Blatter. En revanche, la bisbille joue des prolongations entre Moscou et Ankara. Le chef de l’État russe n’a en effet pas eu de mots tendres pour la Turquie, dénonçant de manière peu élégante le fait que « quelqu’un au sein du gouvernement turc a décidé de lécher les Américains quelque part ». Florent Parmentier, enseignant et responsable de programmes au master affaires publiques de Sciences Po Paris et cofondateur du blog EurAsia Prospective, décrypte, pour L’Orient-Le Jour, certaines des déclarations de Vladimir Poutine.

À qui est destinée cette conférence de presse ? S’agit-il de communication interne ?
La 11e conférence de presse annuelle de Vladimir Poutine est un rituel dont l’objectif est de communiquer largement auprès de la population russe. C’est donc assez largement un discours interne, rassemblant 1 400 journalistes dont un certain nombre qui sont étrangers. Il est toutefois vrai qu’aujourd’hui, la Russie dispose de différents canaux de « soft power » pour diffuser la parole présidentielle au-delà des frontières.

 

Le président russe a apporté son soutien « dans les grandes lignes » au projet de résolution présenté par les États-Unis sur le règlement politique du conflit syrien. S’agit-il de prémices d’un rapprochement entre Moscou et Washington sur ce dossier ?
Le but de la Russie, depuis la chute de l’URSS, est d’être reconnue comme un partenaire à niveau égal des États-Unis. À défaut de l’être, le pouvoir russe doit affirmer sa puissance au détriment de Washington afin de bien faire comprendre que Moscou ne craint personne. Il est frappant de constater que l’antiaméricanisme n’est pas une politique cohérente en Russie : après la chute de l’URSS et après le 11-Septembre, Américains et Russes s’étaient rapprochés. Barack Obama était venu au pouvoir avec une volonté de coopérer avec la Russie – le « reset » (redémarrage) –, mais les relations se sont dégradées fortement suite à la crise ukrainienne.
Le rapprochement entre les deux pays peut s’effectuer à un niveau tactique sur la Syrie dans un premier temps ; il reste à voir si ce rapprochement peut se concrétiser dans la durée à un niveau stratégique. C’est en tout cas ainsi que l’on peut interpréter la volonté de soutenir l’initiative américaine concernant la préparation du Conseil de sécurité sur la Syrie.

 

Poutine admet-il désormais qu’il y ait une opposition armée et modérée en Syrie ?
Vladimir Poutine a effectivement affirmé vouloir soutenir l’offensive de l’armée du régime contre Daech (acronyme arabe du groupe État islamique), tout en maintenant le dialogue avec l’opposition syrienne combattant Daech. Cette position est contraire à la position russe précédente, mais surtout à sa pratique sur le terrain.
Cela ne signifie pas pour autant que la Russie reconnaisse la nécessité du départ préalable de Bachar el-Assad du pouvoir : elle insiste avant tout sur le principe de souveraineté des Syriens, comme Vladimir Poutine l’avait déjà affirmé à la tribune des Nations unies fin septembre. Il reste à voir si cette distinction aura des conséquences pratiques ou sera un simple épiphénomène, une concession à la rhétorique de pays menant une politique occidentaliste de promotion de la démocratie.
Concernant sa déclaration sur Trump, un « homme brillant » et « plein de talent » : les deux personnages sont-ils comparables ? En quoi ?
Il existe indéniablement une attraction entre Donald Trump et Vladimir Poutine : le premier a déclaré pouvoir potentiellement bien s’entendre avec le second, faisant comprendre que c’est moins les États-Unis que le leadership d’Obama qui dérange les dirigeants russes. Le second semble aujourd’hui lui rendre la politesse.
En termes de mise en scène politique, les deux personnages aiment parler cru : on se souvient de Vladimir Poutine qui voulait « buter les terroristes jusque dans les chiottes », et on n’est guère en reste avec Donald Trump qui a multiplié les déclarations incendiaires contre les immigrés mexicains, les musulmans et d’autres. Les deux hommes jouent de la peur de déclassement du pays pour affirmer des conceptions droitières, se situant au-delà du politiquement correct.
Cette comparaison est bien sûr imparfaite : Donald Trump a les habitudes d’un manager, prêt à des compromis pour faire des affaires, tandis que Vladimir Poutine apparaît comme un joueur d’échecs qui ne manque pourtant pas de pragmatisme. Pour autant, on peut être frappé à quel point Donald Trump critique beaucoup plus la Chine que la Russie, contrairement à nombre de ses collègues républicains. Toutefois, l’élection de Donald Trump n’est pas certaine, et il existera nécessairement des forces de rappel empêchant un rapprochement entre les États-Unis et la Russie, que beaucoup à Moscou souhaiteraient voir advenir.

 

http://www.lorientlejour.com/article/961122/-il-existe-indeniablement-une-attraction-entre-donald-trump-et-vladimir-poutine-.html

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