Trois questions à Guillaume LAGANE sur les crises internationales contemporaines

6 avril 2016
Guillaume LAGANE a récemment fait paraître Théorie des relations internationales (Ellipses, Paris, février 2016). EurAsia Prospective lui pose trois questions sur les évolutions des cadres conceptuels qui régissent les relations internationales.

Guillaume LAGANE, historien et haut fonctionnaire, est spécialiste de géopolitique et expert en questions de défense. Enseignant à Sciences-Po Paris, il est notamment l’auteur de  Questions internationales en fiches (Ellipses, 2013 (deuxième édition)) et de Premiers pas en géopolitique (Ellipses, 2012).

Retrouvez ici son dernier texte consacré à la Syrie sur Atlantico : Lagane Syrie Russie Atlantico.

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EAP : Guillaume LAGANE, vous êtes spécialiste des relations internationales et vous venez de publier Théorie des relations internationales (Ellipses, Paris, février 2016) après avoir publié Questions internationales en fiches (Ellipses, Paris, 2ème édition, 2013). Les relations internationales sont-elles aussi des objets théoriques? Ne suffit-il pas d’analyser chaque phénomène sans construire un modèle général d’explication du monde?
Guillaume LAGANE : C’est une remarque très juste et elle nous invite à l’approche la plus nuancée de chaque évènement. On peut arguer, sur fond de sous-développement, de mosaïques ethniques et de prédations politiques, que les « conflits africains » se ressemblent tous. Cependant, si elle lui est liée (arrivée de milices musulmanes dans ce pays dépourvu de ressources où s’affrontent majorité chrétienne et minorité musulmane), la guerre en Centrafrique n’est pas la même qu’au Darfour (unité religieuse mais, dans un contexte de désertification et de découverte pétrolière, opposition de groupes arabes et nomades, pro-gouvernementaux, et d’ethnies noires et sédentaires, comme les Fours et les Zaghawas), qui lui-même diffère du Sud Soudan, etc.

Mais, si mon ouvrage tente de capter la nature de nombreux problèmes (des chrétiens d’Orient à la puissance mexicaine), par un déploiement d’érudition, je me suis efforcé de faire toucher du doigt au lecteur la force des idéologies qui, au-delà des faits, ordonnent nos perceptions de la réalité internationale. Prenons le cas du conflit qui déchire la Syrie depuis 2011. Pour un réaliste, la clé de ce conflit est l’affrontement entre puissances régionales. Pour un culturaliste, c’est l’opposition chiite/sunnite qui prédomine, voire la guerre des civilisations. Pour un marxiste, le rôle des (maigres) ressources pétrolières sera déterminant. Pour un libéral, la lutte d’un pouvoir tyrannique contre une opposition démocratique. Au début du conflit, la majeure partie des esprits était d’humeur libérale. Depuis la montée en puissance de l’Etat islamique, les interprétations réalistes ou culturalistes l’emportent.

EAP : les crises internationales actuelles (terrorisme djihadiste, Ukraine, Syrie, Migrations, stagnation économique européenne et tassement de la croissance chinoise, etc.) remettent-elles en cause les cadres conceptuels et théoriques classiques des relations internationales ? Si oui, lesquels ?
Guillaume LAGANE : Non, je ne crois pas. Ce qui frappe l’analyste des relations internationales, c’est au contraire la grande stabilité des cadres conceptuels. Thucydide, qui est le père de l’analyse des relations entre Etats dans sa Guerre du Péloponnèse, a inauguré l’école réaliste, selon laquelle il faut prendre le monde tel qu’il est, avec ses rapports de force constants entre Etats. Dans le dialogue mélien, les Athéniens reprochent ainsi aux Méliens, qui refusent de se soumettre au nom d’arguties juridiques, de se payer de mots, d’invoquer des idées vagues (en gros le droit international) plutôt que d’accepter la loi du plus fort.

En contrepoint, le droit romain puis le christianisme vont inventé une vision plus idéaliste des relations internationales où il ne s’agit plus seulement de décrire ce qui est, mais de transformer cette réalité en l’améliorant. C’est l’idée du jus gentium, le « droit des peuples », par laquelle un Cicéron veut contraindre la politique romaine. C’est ensuite tout le mouvement qui mènera, depuis saint Thomas d’Aquin jusqu’à Kant, à l’invention du système onusien actuel. Si l’apport des sciences sociales est venu complexifier l’analyse (en intégrant les facteurs ethniques, idéologiques ou économiques), sans parler des théories mathématiques (comme la théorie des jeux du néoréalisme, dans les années 1960), force est de constater la grande stabilité de ce couple réalisme/libéralisme.

EAP : si les relations internationales des  décennies et 2000 ont été fortement influencées par le débat entre Fukuyama et Huntington ainsi que par le paradigme néoconservateurs, quelles sont aujourd’hui les grandes controverses et les grandes lignes de tension entre les théoriciens des relations internationales?
Guillaume LAGANE :  Il me semble là aussi qu’une certaine stabilité prévaut. Certes, depuis le 11 septembre 2001, l’émergence des BRICS et l’instabilité générale du Moyen-Orient, on assisterait à la fin du cycle libéral ouvert par l’effondrement du communisme et dont Francis Fukuyama, avec son célèbre article de 1989 sur la fin de l’histoire, fut le symbole. L’époque serait plus portée au pessimisme culturaliste ou réaliste qu’à l’optimisme libéral. Il n’est qu’à rappeler la popularité du « consensus de Pékin » dans les pays du Sud ou celui de la « démocratie non libérale », à la mode hongroise ou russe, dans nos propres sociétés.

Mais il faut rappeler que l’article fondateur de Huntington est quasi contemporain de celui de Fukuyama (1993) et que ce dernier, en particulier après l’invasion de l’Irak, n’a cessé de mettre en garde contre une vision trop simpliste de sa théorie, par ailleurs classique, de la « paix démocratique ». Pour le reste, les théories insistant sur le dynamisme des sociétés civiles (Robert Keohane, Joseph Nye) et le déclin d’un monde uniquement « westphalien » d’Etats rivaux, nées dans les années 1970, sont bien vivantes. Le constructivisme, plus neuf, et qui insiste sur le rôle des perceptions, n’a guère percé en dehors du monde anglo-saxon. Au total, c’est bien plutôt la stabilité qui prévaut, voire une certaine stagnation de la réflexion, autour du couple réalisme/libéralisme.

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