La politique étrangère du candidat Trump : vers le principe de réalité ? (BRET, LAGANE et PARMENTIER sur The Conversation)

Cyrille BRET – Guillaume LAGANE – Florent PARMENTIER
Le désormais très probable candidat Républicain aux élections présidentielles américaines de novembre 2016 a exposé sa vision pour la politique étrangère américaine du prochain mandat (2017-2021) au siège de la revue conservatrice The National Interest le 27 avril 2016. Le défi était de taille : l’outsider populiste, volontiers provocateur  et résolument chauvin, a-t-il dépassé la géopolitique des coups de menton pour articuler les principes d’une géopolitique ? Ou bien continuera-t-il à préconiser des mesures diplomatiquement irréalistes mais électoralement payantes, comme la taxation à 45% des importations chinoises comme il l’a répété le 1er mai 2016 en accusant la Chine de « voler » la richesse américaine ?
Retrouvez l’article sur le site de The Conversation : Trump Bret Lagane Parmentier
Retrouvez la reprise sur le site de Sciences Po : Trump Sciences Po
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866791-trumplandEAP : Donald TRUMP veut placer l’Amérique, ses intérêts et sa sécurité au premier rang. « America First! » est son slogan. Revient-il à l’isolationnisme républicain classique après le « wilsonisme botté » des néo-conservateurs de l’administration Bush? Cela signifie-t-il que les Etats-Unis se rencentreront sur leurs problèmes intérieurs et se désintéresseront de la politique internationale?

Guillaume LAGANE : Oui, même s’il est resté assez vague, le propos de Donald Trump s’inscrit dans une tradition ancienne du parti républicain, qui est le retrait des affaires du monde. Après 1918, les administrations de Harding ou Coolidge ont refusé de défendre le traité de Versailles, négocié par Wilson, mais non ratifié par le Congrès américain. Et cet isolationnisme a perduré durant toutes les années 1920. Plus récemment, il ne faut pas oublier que GW Bush, lors de sa première campagne présidentielle, a été élu sur une plateforme critique de l’interventionnisme clintonien. Elu du Texas, il voulait faire du Mexique sa priorité. Et lors d’une interview célèbre, il s’était montré incapable de retrouver le nom du président pakistanais, Pervez Musharraf (qu’il appelait « le général »). Le 11 septembre a changé tout cela. C’est dire qu’il ne faut pas confondre les propos d’estrade et l’exercice du pouvoir.

Même s’il demeure peu précis, le discours de Trump est d’ailleurs, pour une fois, assez bien construit. Certes, il plaide, bizarrement, pour un rapprochement avec la Chine et la Russie. Mais le président Bush lui aussi affirmait, en 2001, lire « l’âme » de Vladimir Poutine. Cela ne l’a pas empêché de soutenir les révolutions de couleur dans l’espace post-soviétique. De même, Trump critique le bilan de l’administration Obama, jugé fragile et confus. Mais a-t-il complètement tort ? Je retiens plutôt sa volonté de rendre les Etats-Unis « imprévisibles », c’est-à-dire menaçants, dans leurs interventions militaires, ce qui trancherait  avec l’impression de faiblesse produite aujourd’hui par Obama. On peut également noter que son discours a été introduit par Zalmay Khalilzad, qui fut ambassadeur en Afghanistan et en Irak sous la présidence Bush, et qui appartient au camp néoconservateur.

 
EAP : Donald TRUMP a annoncé qu’il ferait contribuer davantage les alliés des Etats-Unis au financement du « parapluie sécuritaire américain ». Cela annonce-t-il une recomposition du réseau d’alliances américain ? L’Europe trouvera-t-elle dans cette politique une fenêtre d’opportunité pour augmenter son effort de défense ?

Guillaume LAGANE : On a plaisamment dit de Trump que le catalogue de ce qu’il ignorait pouvait constituer un livre, et qu’il s’agissait d’une encyclopédie ! Ses adversaires ont, avec raison, rappelé que, contrairement à ses propos de campagne, les alliés des Etats-Unis contribuaient au financement du parapluie américain. Le Japon, qui paye 70% du stationnement des forces américaines dans l’archipel, a ainsi financé le déploiement des troupes américaines au Koweït en 1991. Il s’agit donc bien d’une « two-way street » comme le demande Trump. Dans le cas du Japon, la limitation de son effort de défense (à 1% du PIB depuis 1976) est aussi un effet de sa rupture avec le passé militariste, rupture encouragée par l’occupant américain après 1945. Je ne crois donc pas que les positions de Trump en la matière iront au-delà de vagues propos de campagne.

S’agissant de l’Europe et de l’OTAN, il est possible que la position de Trump soit davantage suivie d’effets. Il est peu probable qu’il revienne sur le mouvement de pivot vers l’Asie imprimé par Obama aux forces américaines. Il sera donc fondé à demander aux Européens de cesser de jouer aux « passagers clandestins » en profitant de la protection américaine sans payer pour cela (les Etats-Unis consacrent presque 4% de leur PIB à la défense, alors que seuls cinq pays de l’OTAN sur 28 atteignent le niveau de 2% souhaité par l’Alliance). Par la force des choses, vu la situation du Moyen-Orient et le revanchisme russe, l’Europe pourrait donc être contrainte d’augmenter son effort de défense. Trump viendrait ainsi, paradoxalement, au  secours des pays, tel la France, dont c’est depuis deux décennies le leitmotiv !

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EAP : Donald TRUMP a vivement critiqué le bilan international de Barack OBAMA en critiquant l’absence de cap. S’agit-il d’une manoeuvre purement tactique pour décrédibiliser sa probable rivale, Hillary CLINTON, ancienne Secrétaire d’Etat du président actuellement en fin de mandat ? Ou bien le futur candidat républicain propose-t-il une véritable rupture dans l’action extérieure américaine? De manière générale, les questions internationales (Chine, Corée du Nord, Syrie, etc.) seront-elles un game changer dans la campagne électorale ?
Florent PARMENTIER : Donald Trump s’est effectivement fait très critique de la politique de l’actuel Président, notamment de sa politique étrangère ; d’une part, d’un point de vue rhétorique, il entend incarner une véritable rupture avec Barack Obama, notamment en rejetant toute forme de « politiquement correct », y compris en matière de relations internationales ; l’impérialisme démocratique peut engendrer le chaos, et il faut donc défendre les intérêts de l’Amérique avant tout. Cette logique rompt avec le néo-conservatisme. D’autre part, au-delà du ton, il se trouve obligé de critiquer durement la politique de sa probable rivale pour les raisons politiciennes mentionnées ; il le fait précisément parce qu’on ne lui prête guère d’expertise pour les relations internationales, lui-même revendiquant avant tout des « savoir-faire » (la négociation) plutôt que des savoirs. Pour Donald Trump, la meilleure défense reste l’attaque.
Pour le reste, les questions internationales resteront comme souvent un facteur secondaire du vote, qui reste dominé par des enjeux socio-économiques. Les relations avec le Mexique et les Mexicains constitueront toutefois sans doute un enjeu important du vote.
EAP : Barack OBAMA a été souvent présenté comme le plus « asiatique » des présidents américains. Par contraste, Donald TRUMP peut-il s’investir davantage en Europe, notamment dans le cadre de l’OTAN ? Dans ce cas, quelle pourrait être sa politique russe, par-delà ses déclarations concernant son admiration pour Vladimir POUTINE ?

 Florent PARMENTIER : Barack Obama s’était effectivement fixé pour objectif de réorienter la politique étrangère américaine vers l’Asie, suivant la géographie des échanges ainsi que l’émergence de la puissance chinoise, cette dernière étant bien plus menaçante à terme pour l’hégémonie américaine que la Russie.Pour l’analyse, il convient de distinguer les bravades et les provocations du candidat d’une part, et les actions contraintes d’un candidat en exercice d’autre part. Selon l’impétrant, Washington n’a pas réellement besoin de l’OTAN pour assurer leur propre sécurité, et sont considérés comme un coût par le candidat ; 78% des fonds et des troupes proviennent des Etats-Unis. Cette assertion ne manque évidemment pas d’inquiéter en Pologne, où le Ministre des affaires étrangères a clairement fait de la Russie plutôt que Daech l’ennemi public numéro 1. Une présidence Trump serait probablement très mal accueillie par le gouvernement conservateur du PiS, mais pas forcément dans la Hongrie voisine.

Dans le même temps, Donald Trump a fait part de sa volonté de se rapprocher de la Russie, prenant même le contre-pied de l’opinion dominante chez les Sénateurs américains à propos de Vladimir Poutine. Pourtant, il reste à voir si ce positionnement en campagne résistera à l’épreuve du pouvoir ; il est possible qu’à défaut de déboucher sur un réel rapprochement, il subsiste un espoir de dialogue réel entre les deux pays, entre les deux leaders. Cependant, une réelle amélioration ne sera possible que s’il existe une entente minimale sur les règles du jeu en vigueur dans l’espace post-soviétique ; or, l’expertise disponible aux Etats-Unis n’est très majoritairement pas favorable à la Russie et à la compréhension de ses intérêts.

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EAP : Donald TRUMP peut-il devenir un leader pour la scène internationale? Sera-t-il un nouveau George BUSH Jr. ? Se convertira-t-il à un réalisme pragmatique à l’instar de celui de Richard NIXON et Henry KISSINGER ? Que peut attendre le monde de TRUMP Président ?
Cyrille BRET : le potentiel international d’un homme politique est toujours incertain au stade de sa candidature. Les campagnes électorales des grandes démocraties libérales, qu’elles soient parlementaires ou présidentielles, sont axés sur les difficultés intérieures
En outre, aux Etats-Unis, elles sont depuis plus d’un siècle, polarisées sur les personnalités des candidats en lice, comme l’a souligné Pierre ROSANVALLON dans son dernier livre Le bon gouvernement : la révolution jacksonienne, combinée aux médias contemporains et au charisme personnel de président comme Kennedy, Reagan et Clinton font passer les capacités de stratège, de diplomate et de chef de guerre au second rang. Ainsi, qui aurait pu prédire que l’ancien premier secrétaire du Parti Socialiste français, dépourvu d’exposition internationale forte, François HOLLANDE, serait un chef de guerre reconnu pour l’intervention au Mali et un diplomate co-présidant le « format Normandie » avec Angela MERKEL pour sortir de la crise ukrainienne ?
A l’heure actuelle, au vu de la campagne des primaires et du discours du 27 avril, Trump apparaît comme un novice un peu brouillon. Mais des effets de structures vont jouer : l’entourage et tout particulièrement le conseiller pour la sécurité nationale jouent un rôle déterminant dans la formation accélérée du président élu. De plus, les réalités internationales sont de puissantes contraintes pour un candidat quand il se transforme en Commandant en chef. Trump ne pourra pas se transformer en Bush Jr. ne serait-ce qu’en raison de son hostilité à la dépense publique et aux thèses néoconservatrices. Un interventionnisme exportateur de démocratie et des intérêts américains est, pour le moment, peu audible auprès de l’opinion américaine. Trump a encore à définir sa posture internationale : sa stature géopolitique reste à construire.

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