Ma Crimée (de COURTEN)

Manon de Courten-14-01-32

Chers Mikola, Marina, Memet,

Depuis nos projets de coopération en Crimée, bien de l’eau a coulé sous les ponts. Maidan, le changement de régime, l’annexion de la Crimée à la Russie, les massacres d’Odessa, les combats déchirant l’est du pays, l’interdiction de l’assemblée des Tatars de Crimée, le mejlis. Des événements qui affectent chacun à des degrés divers la société ukrainienne, et qu’il restera à interpréter dans une plus longue durée.

Ma démarche n’est pas une critique, d’autres s’en chargent. Je cherche à comprendre, en intégrant aussi bien l’expérience personnelle qu’une démarche analytique. La connaissance n’est-elle pas en général filtrée par l’expérience vécue ?

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La Crimée présente une constellation unique de portraits aussi contrastés que le sont ses paysages. Cette péninsule qui a été marquées de tant de conquêtes, combats et cohabitations: Cimmériens, Scythes, Grecs, Romains, Tatars, Turcs, Gênois, Russes, Ukrainiens, et d’autres peuples. Grâce à votre fierté à montrer votre terroir et votre hospitalité, que vous soyez Russe, Ukrainien ou Tatar, je m’y suis sentie tout de suite à l’aise, la connaissance du russe aidant. Simferopol et son carré de paisibles avenues piétonne ; la richesse du patrimoine architectural d’Evpatoria et son ‘petit Jérusalem’ où s’élèvent la mosquée, la synagogue, les églises orthodoxes et arménienne ; les sommets de l’Ai-Petri, le palais des khans à Bakhchisaraï ; le site de Tchoufout Kalé, capitale éphémère des Karaïtes, d’obédience judaïque ; les statues solennelles de cette cité militaire aux allures de mausolée, en cela presque romaine, qu’est Sébastopol, ses cuirassés scintillant dans la baie. Les toponymes, russes surtout, tatars ou grecs parfois, portent les traces des multiples identités et visages de la Crimée, qui se sont imposés avec le cortège de violences propre à l’Histoire. Du moins l’histoire de cette région. Dans mon pays natal, pas de ces convulsions, des conquêtes coloniales peu dignes de ce nom, et pas de déportations je vous l’accorde. Pas non plus de mythe fondateur d’un prince baptisé sur un lieu peuplé par des communautés chrétiennes depuis les premiers siècles de notre ère. Et si Pouchkine a évoqué mon petit pays, ce n’est que pour son ‘paysage pyramidal’, non pour y placer le récit d’une légende tragique où eau et roche se fondent en une harmonie douce et déchirante.

Au volant de votre guimbarde, vous m’avez conduite dans l’arrière-pays visiter des écoles où les élèves russes, ukrainiens et tatars apprenaient à découvrir la culture de l’autre sans la juger à travers la couleur des yeux, les vêtements et les traditions culinaires de leurs mamans. Je me suis délectée de votre bortsch, de vos manty et du muscat de Massandra. Nos projets m’ont aussi menée dans les bureaux du procureur de Crimée, où devant une table couverte de friandises locales, un chef de département tentait de me convaincre que les comportements discriminatoires parmi ses fonctionnaires étaient surveillés de près. Un soir pluvieux, ma brève visite au dirigeant des Tatars, rescapé des camps au corps frêle et au regard implacable. Plus festif, un concours pour enfants de la chanson et poésie en tatar dans un grand théâtre de Simféropol : une tentative toute en rubans et souliers vernis de revitaliser la langue et la culture malmenées par la déportation qui a vu la population décimée, et par l’élimination de traces écrites dans les bibliothèques et archives de la péninsule.

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Mais l’heure n’est pas aux épanchements ni à la délectation romantique. Cette diversité a pris un coup. La Crimée coupée de l’Ukraine vit des heures sombres, au sens propre du moins, devant se rationner en électricité. Et le pont, au sens propre du moins, qui doit la relier à la Russie, sont un chantier à peine entamé. La nouvelle donne a provoqué des divisions même au sein des communautés ethniques, voire à l’intérieur des familles, l’un des membres en faveur du nouveau régime de Kyiv et gagnant l’Ukraine, l’autre choisissant de rester.

Comment les gens vivent-ils ces changements en Crimée même? Déjà entre 2009 et 2011, la majorité des habitants préféraient se rattacher à la Russie, selon des sondages du PNUD. Un choix compréhensible lorsqu’on voit à quel point la Crimée avait été négligée par le gouvernement de Kyiv depuis l’indépendance. Puis les sondages effectués par Gallup et GfK en 2015 semblent indiquer qu’on est ‘content’ des conditions de vie en Crimée en tant que sujet fédéral de la Fédération de Russie. Ceci est peut-être vrai pour ceux par exemple qui trouvent leur chemin dans les entreprises nationalisées et la corruption ambiante. Néanmoins, les maigres investissements étrangers, notamment dû aux sanctions de l’UE, l’obstruction du commerce avec l’Ukraine, et l’aide financière provenant de Moscou bien réduite après les promesses autour du référendum, donnent à penser que l’ambiance est plutôt morose. De plus, comment attendre d’un sondage par téléphone que les gens répondent à coeur ouvert, lorsqu’on sait le prix à payer pour toute critique envers le régime? Ceux qui militent ouvertement contre les autorités russes, comme certains activistes et journalistes, s’exposent en effet à des perquisitions et arrestations. Être naturalisé russe ou alors être traité en ‘migrant étranger’, avec tous les tourments bureaucratiques que cela comporte – voilà le choix que les habitants de Crimée ont dû faire en un mois en 2014. L’enseignement en ukrainien et en tatar à l’école a été réduit. Il est donc peu question de diversité culturelle, et dans ce contexte il vaut mieux être pragmatique et saisir les opportunités qui s’offrent pour assurer sa subsistance.

La politique actuelle des autorités russes envers les Tatars de Crimée pose l’obédience politique en condition de l’acceptation de l‘identité culturelle et religieuse. Par décision de la Cour Suprême de Crimée, le mejlis est maintenant liquidé. C’est une institution publique équivalent à un parlement de peuple minoritaire comme on en trouve dans les pays scandinaves. Clairement opposée au référendum, puis à l’installation du pouvoir russe, le mejlis s’est vu la cible de mesures de plus en plus restrictives; son interdiction est la conséquence d’une logique de répression mise en place par les autorités russes, celles-ci craignant plus que tout les protestations de masse, le désordre. Or seul le mejlis était à même de mobiliser les gens et d’organiser ces protestations en Crimée. De l’avis de certains experts, c’est même la seule force pro-ukrainienne restée active en Crimée et qui oeuvre à sa ‘dé-occupation’.

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Le mejlis défend un islam modéré mais sa tendance à clamer le monopole des affaires des Tatars de Crimée a provoqué ces dix dernières années un mécontentement grandissant et la création de petits groupements hostiles à tendance à tout le moins conservatrice voire islamiste. L’interdiction du mejlis pourrait entraîner une radicalisation de l’islam en Crimée et un succès de ces factions, même si elles ont été officiellement interdites déjà avant le mejlis.

Après une vague de répressions, les autorités russes ont adopté une attitude plus modérée envers l’administration spirituelle des musulmans de Crimée (le DUMK), lui-même accommodant. Un signal sans ambiguïté de cette collaboration : la construction de la mosquée de Simféropol au 22 de l’avenue Yaltinskaïa. Les débats sur ce chantier existaient depuis des années, puis après approbation officielle des plans, la construction a d’abord été confiée à un entrepreneur turc. Lors du conflit qui a opposé la Russie à la Turquie après que l’avion russe SU-24 a été abattu par les Turcs en novembre 2015, les travaux ont été interrompus. La reconstruction est maintenant dans les mains russes, qui va investir pour donner aux musulmans de Crimée une mosquée et bâtiments adjacents couvrant une surface de 5000 m2. L’ouverture du chantier s’est faite en présence du mufti du DUMK et le délégué du Président du Conseil des Ministres. Comment les Tatars restés en Crimée perçoivent-ils cette manifestation de la reconnaissance de leur culture, alors que l’institution qui représentait nombre d’entre eux a été limogée ?

On ne changera pas l’Histoire à coups d’images et de souvenirs d’émerveillement, de froncement de sourcils et de questionnements. Mais on peut célébrer la diversité de la Crimée, aussi traversée de tensions qu’elle l’était avant l’annexion, aussi muselée qu’elle soit aujourd’hui. Une terre riche – comme peu le sont sur ce continent – des cultures qui l’ont habitée depuis plus de 2500 ans.

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