Arabie Saoudite/Etats-Unis: une alliance mal en point? (WESSER)

Mohamed bin Salman effectue aujourd’hui une visite en France : l’évolution de l’Arabie saoudite devient une question d’intérêt global. Les relations entre les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite, pivot de la vie du royaume, paraissent actuellement à un point historiquement bas depuis le Pacte du Quincy (cf. photographie ci-dessus) scellé le 14 février 1945 entre Franklin Delano Roosevelt et Abdelaziz al Saoud.

Sébastien WESSER, spécialiste de l’économie du Golfe et de l’Arabie Saoudite, répond aux questions d’EurAsia Prospective sur l’état véritable de cette alliance structurante pour l’histoire de la région.

Retrouvez ici le résumé de la thèse de doctorat de Sébatien WESSER : Résumé Thèse Wesser

Retrouvez ici l’article de Sébastien WESSER « La relation américano-saoudienne à l’épreuve du rapprochement entre Washington et Téhéran » : Politique  26 – Wesser – Etats-Unis – Arabie saoudite – Iran – 201512

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Visite présidentielle américaine à Ryad en avril 2016

EAP : l’alliance stratégique entre les Etats-Unis et le Royaume saoudien, scellée en 1945, est-elle aujourd’hui remplacée par une défiance mutuelle sous l’influence du rapprochement avec l’Iran, du « pivot » de la présidence Obama vers l’Asie ou encore de la montée en puissance des hydrocarbures non conventionnels produits aux Etats-Unis?

Sébastien WESSER : la présidence Obama restera indéniablement comme un très mauvais souvenir pour les autorités saoudiennes. Jamais la relation américano-saoudienne n’a affiché autant de divergences.

En 2011, le « lâchage » du président égyptien, Hosni Moubarak, par le président Obama lors des printemps arabes a été perçu comme une véritable trahison à Ryad. Le régime est convaincu que Washington l’abandonnera s’il est en danger. L’accord sur le nucléaire iranien, en juillet 2015, a fini de rendre furieux les Saoudiens qui voient en l’Iran la menace la plus importante pour leur avenir. Outre le fait de redouter une puissance régionale chiite, le royaume sunnite accuse Téhéran de vouloir déstabiliser les pétromonarchies du golfe en agitant les minorités chiites de la région contre les régimes en place. Ainsi, en 2011, Ryad n’a pas hésité à passer outre les avertissements américains pour réprimer dans le sang la révolte du peuple bahreïni – majoritairement chiite – contre le régime sunnite au pouvoir.

À Washington, on s’agace de l’attitude saoudienne. Les critiques émises par le président Obama dans son entretien avec Jeffrey Goldberg, en avril dernier, sont les plus fortes jamais émises par la voix officielle des États-Unis. Malgré d’importants efforts de relations publiques, l’avis de Ryad est moins écouté. Le fait que l’on reparle des 28 pages classifiées du rapport sur les attentats du 11 septembre – qui pourraient révéler l’implication de personnalités saoudiennes – sonne aussi comme une menace à peine voilée de Washington à Ryad.

Néanmoins, imaginer une rupture de la relation bilatérale est irréaliste. Des fâcheries, oui, une rupture, non ! Si les États-Unis peuvent se passer du pétrole saoudien, ils veillent à ce qu’il alimente bien les économies de la Chine, de l’Inde, de la Corée du sud et du Japon. Quant à l’Arabie saoudite, la survie du régime des Saoud passe par une protection militaire américaine. Aucun de ses alliés (Pakistan, France ou autre) n’est en mesure de l’assumer. Le grand chambardement dans la relation bilatérale ne semble pas programmé pour demain. Si on doit assister à des bouleversements politiques à Ryad, ce sera une révolution de palais pas une révolution comme celles qu’ont connues la Tunisie ou l’Égypte.

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EAP : quel est l’état des relations économiques entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis? Entre l’Arabie Saoudite et la France ?

Sébastien WESSER : trop pris à observer les divergences entre Washington et Ryad, on oublie souvent combien les élites des deux pays se côtoient et travaillent ensemble. Les relations économiques sont anciennes et solides. En 2014, l’Arabie saoudite était le dix-neuvième marché pour les exportations américaines et son huitième partenaire pour les importations. En dix ans (2003 – 2013), les exportations américaines vers le royaume ont plus que quadruplé. En période de divergences, Ryad n’hésite pas à amadouer les entreprises américaines en leur offrant et en leur promettant des contrats mirifiques dans un certain nombre de secteurs (armement, énergie, BTP, automobile,…). Si certains contrats leur échappent, c’est pour mieux exprimer des remontrances ou choyer de nouveaux partenaires.

Néanmoins, cette « diplomatie du chéquier » indique bien où se situe l’alliance stratégique fondamentale de Ryad : elle reste à Washington. Le secteur de l’armement est en cela révélateur. Si l’on considère les contrats signés par Ryad entre 2007 et 2010, la part de marché américaine est de 44,6%. Entre 2011 et 2014, celle-ci explose et se monte à 83,8%. Durant cette période de fortes tensions, l’industrie américaine a « cannibalisé » le marché saoudien de l’armement, notamment au détriment des entreprises européennes. Cela prouve bien la dépendance saoudienne à l’égard de la protection militaire américaine et les efforts de Ryad pour préserver l’équilibre de la relation bilatérale malgré les différents et les gestes de mécontentement ou de colère.

En France, nombreux sont ceux qui ont glosé sur le nouvel eldorado saoudien. Il est vrai que Paris est le 3e investisseur et 7e fournisseur de Ryad, avec un peu plus de 3Md$ d’exportations ces dernières années. Les prises de positions diplomatiques françaises au Moyen-Orient depuis 2007, en rupture avec la position traditionnelle d’équilibre qui prévalait jusqu’alors, ont permis de gagner quelques contrats significatifs. Néanmoins, jamais la France ne pourra prendre la place économique occupée par les États-Unis dans le royaume. On peut alors s’interroger sur le risque pris « de passer à côté » du marché iranien et de ses perspectives prometteuses. La qualité de l’expertise et des savoir-faire des entreprises françaises mériteraient une position diplomatique plus modérée. Ceci, afin d’accompagner simultanément deux pays dont les économies vont connaître de profondes mutations – diversification et ouverture au marché international – dans les années à venir.

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Le prince Mohamed Bin SALMAN (MbS) présentant le plan Vision 2030 le 25 avril 2016

EAP :  quels sont les axes principaux du plan Vision 2030 destiné à réduire la dépendance du royaume wahhabite à la manne pétrolière ? Mohamed Ben Salmane, un de ces artisans, est-il résolu à engager l’Arabie dans un train de réformes économiques, sociales et politiques?

Sébastien WESSER : durant la seconde moitié du XXe siècle, l’Arabie Saoudite a été l’enfant chéri de l’économie internationale. Son pétrole a alimenté la croissance mondiale déversant des milliards de dollars sur une population peu nombreuse. Cette richesse a permis au régime d’assoir sa légitimité et de prévenir toute contestation. Cependant, la population a plus que doublé en 25 ans, 70% des Saoudiens ont aujourd’hui moins de 30 ans, et le pays doit désormais diversifier son économie pour offrir un avenir à sa jeunesse. Ceci, alors même que les cours du pétrole sont bas et que le pays va devoir consommer une partie de plus en plus importante de sa production pour assurer son développement. De plus, 50% du budget du royaume sont consacrés au financement de la fonction publique – 90% des Saoudiens sont fonctionnaires, 90% des emplois privés sont occupés par des étrangers –, des retraites et de la très généreuse politique sociale. Pour boucler son budget, le royaume pioche abondamment dans ses réserves monétaires. À ce rythme, elles seront épuisées en moins de dix ans.

Conscient de l’impasse dans lequel se trouve le modèle économique saoudien aujourd’hui, Mohamed Bin Salman[1], le vice-prince héritier âgé de trente ans qui incarne parfaitement la génération des 70%, a annoncé un ambitieux projet de réformes économiques et sociales, le Saudi Arabia Vision 2030.

En ouvrant le capital de l’Aramco à hauteur de 5%, le royaume espère récupérer 2000 milliards de dollars. Cette manne serait utilisée via le Public Investment Fund qui deviendrait le plus grand fonds souverain au monde. L’objectif est de développer plusieurs industries, dont une industrie de défense en nouant plus de partenariats avec des entreprises étrangères. Pour ce faire, l’Arabie Saoudite ambitionne de réformer ses normes comptables et ses règles de transparence pour se mettre au diapason international et améliorer son climat des affaires. Un projet qui passe aussi par une réforme de sa bureaucratie et une meilleure formation de sa jeunesse aux exigences du marché de l’emploi.

Enfin, parmi les réformes sociales, MbS veut une meilleure répartition des aides sociales au profit des 30% de Saoudiens les plus modestes, une plus grande accessibilité des Saoudiens à la propriété, une politique de santé qui permette d’accroître l’espérance de vie et un développement de l’industrie des loisirs dans le respect des us et coutumes du royaume.

Une réussite de ce plan Vision 2030 – pour peu que la longévité de règne du roi Salman lui donne les moyens de le mettre pleinement en oeuvre – assiérait indéniablement la légitimité du jeune prince et lui ouvrirait une voie incontestée au trône des Saoud.

[1]   Fils de l’actuel roi Salman, Mohamed Bin Salman est vice-prince héritier, ministre de la Défense, chef de la Cour royale (l’équivalent du Secrétaire général de l’Élysée) et directeur du Comité économique et de développement qui pilote l’économie du Royaume. À ce titre, il a la main haute sur l’Aramco, la compagnie pétrolière nationale.

 

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