Quand la Russie rachète son image grâce aux arts visuels (Charlotte GROULT)

Alors que la Russie souffre d’une image de plus en plus défavorable au sein d’une partie de l’opinion publique occidentale depuis l’annexion de la Crimée et son engagement dans le conflit syrien, l’art contemporain russe, quant à lui, est régulièrement mis à l’honneur, et notamment en France depuis la rentrée 2016.

En dépit des désaccords politiques entre la France et la Russie, pour le Quai d’Orsay, “les Russes et les Français ont toujours entretenu des relations culturelles profondes”. C’est ainsi que s’est ouvert en avril dernier l’année du tourisme culturel franco-russe, mise en oeuvre afin de favoriser les échanges touristiques entre les deux pays et structurer les relations entre professionnels français et russe de la culture. Point d’orgue de cette opération en France, deux expositions dans deux des institutions parisiennes les plus importantes en matière d’art contemporain : le Centre Pompidou et la fondation Louis Vuitton. A Beaubourg, l’événement “Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie” expose plus de deux-cents cinquante oeuvres retraçant cinquante ans de l’art contemporain russe. Quant à la Fondation Louis Vuitton, l’exposition temporaire « Icônes de l’art moderne. La Collection Chtchoukine » affiche les acquisitions de l’un des plus importants mécènes russes du XXème siècle, Sergeï Chtchoukine. Parallèlement à ces deux expositions d’envergure, tout un ensemble d’échanges et de jumelages entre musées et monuments français et russes a été signé dans le cadre de cette année, placée sous le sceau de la coopération artistique et culturelle entre la France et la Russie. Alors même que les tensions entre Paris et Moscou enflent, l’art et la culture persistent à assurer une continuité dans les relations entre les deux pays. Si Vladimir Poutine annulait sa visite à Paris en octobre dernier, en raison des désaccords sur le dossier syrien, l’inauguration du centre orthodoxe russe de Paris, Quai Branly a, quant à elle, bien eu lieu.

Si la Russie ne recueille pas l’adhésion dans l’opinion de la plupart des pays occidentaux, l’accent mis sur son héritage artistique et ses productions contemporaines contribue à modifier son image à l’étranger. Être exposer au Centre Pompidou, l’un des principaux musées d’art contemporain français, à la réputation internationale, mais également l’un des plus visités par les touristes étrangers, assure à la Russie un rayonnement indéniable, par le prisme des arts visuels. Toutefois, dans ces expositions d’art, les enjeux politiques ne sont jamais très loin. Alors que Mikhaïl Chvidkoï, représentant du Président russe pour la collaboration culturelle internationale se félicitait que de tels projets « témoignent d’une confiance mutuelle entre la Russie et la France”, pour Oskana Oracheva, directrice de la Fondation Vladimir Potanine, principal soutien financier de Kollektsia, l’exposition du Centre Pompidou “permet au public européen de percevoir une image de la Russie”. Oui, mais laquelle ?

Pour Le Courrier de Russie, Kollektsia “offre un panorama complet de l’histoire de l’art russe du XXème siècle”. Revenant sur le parcours à la fois esthétique et politique de l’art contemporain russe, aux itinéraires étroitement liés, l’exposition donne également à voir une narration nationale – entre le conceptualisme moscovite et le Sots Art, les périodes du Dégel et de la Perestroïka – à partir de l’évolution de ses courants artistiques. Quant à l’exposition à la Fondation Vuitton, célébrant le mécène Chtchoukine ayant rassemblé au cours de sa vie des toiles de Van Gogh, Cézanne, Matisse, Picasso ou encore Renoir, elle replace la Russie dans l’histoire de l’art mondiale. A Moscou, d’autres initiatives poursuivent également cette orientation : en 2005 a été créée la première Biennale d’art contemporain de Moscou, puis en mai dernier s’y est ouvert le Musée de l’art impressionniste russe, assurant ainsi non seulement la redécouverte d’artistes longtemps mis au ban au profit du réalisme soviétique, mais également l’intégration de la Russie dans un des mouvements picturaux les plus populaires aujourd’hui.

En outre, ces nouvelles initiatives, à l’intérieur même des frontières russes, avancent l’idée que l’art contemporain y aurait désormais droit de cité. La représentation de pratiques et d’échanges artistiques, créatrices, dynamiques et abondantes, contribue à modeler une image alternative à celle d’un pays aux libertés civiles mises à mal par la censure et la répression politique. Néanmoins, ces manoeuvres – relevant tout autant de la diplomatie que de la politique intérieure – s’inscrivent en réalité dans une ligne politique continue. L’année du tourisme culturel franco-russe est loin de constituer un changement radical dans la politique d’influence du Kremlin à travers les arts visuels. Perpétuation d’une stratégie amorcée depuis plusieurs années, ces expositions s’inscrivent dans le sillage des Biennales, à Venise ou encore à Zurich, et autres expositions temporaires contribuant à présenger un récit national russe construit. Les Biennales, véritables jeux olympiques du monde de l’art, sont les vitrines d’une Russie placée pendant quelques heures sous les yeux de l’élite culturelle, mais aussi économique et politique internationale. De même, bien avant Kollektsia, le musée Guggenheim de New York avait réuni en 2005 presque 300 oeuvres d’art, représentant 800 ans de l’histoire de l’art russe. Là aussi, l’exposition avait reçu le soutien financier de la Fondation Vladimir Potanine.

Vladimir Potanine, industriel, ancien Vice-Premier ministre de la Fédération russe sous Boris Eltsine, est classé en 2016 au soixante-dix-huitième rang des plus grandes fortunes mondiales par le magazine Forbes et au quatrième de celui de son pays. Si pour Potanine, l’art et la culture constituent “les meilleurs moyens” pour “raconter la Russie au reste du monde”, l’homme d’affaires avait également contribué à financer les Jeux Olympiques de Sotchi, à hauteur de 2,3 milliards de dollars. Entre la célébration des arts visuels russes et les compétitions sportives, il n’y qu’un pas, et surtout, un même dénominateur :  les politiques d’influence, ou soft power.

Toutefois, si ces expositions peuvent laisser présumer d’une certaine ouverture politique de l’Etat russe, en faveur de l’art contemporain national, elles n’assurent pas pour autant la pleine expression, libre et sans entrave, de ses artistes à l’intérieur de ses frontières. La présentation de Kollektsia s’achève sur le constat que la fin des années 80 aurait été marquée par « la légitimation de cet art né dans les marges ». Désormais, l’art contemporain russe serait institutionnalisé et « intégré à la culture nationale ». Et pourtant ses dernières années ont également été marquées par la répression et la censure de plusieurs expositions et performances artistiques. Si la détention de deux membres du groupe des Pussy Riot, après leur « prière blasphématoire» dans l’Eglise du Christ-Sauveur de Moscou en 2012, a été largement médiatisée par les médias occidentaux, le procès en 2009, pour “incitation à la haine inter-religieuse”, des organisateurs de l’exposition “Art interdit – 2006”, Andreï Erofeïev et Iouri Samodourov, est moins connu de la presse étrangère. L’exposition présentait les oeuvres d’art contemporain victimes de l’autocensure du monde de l’art en Russie, où ses professionnels écartent souvent les oeuvres critiques envers le pouvoir ou reprenant des signes religieux.

Ainsi, alors que la multiplication des expositions d’art contemporain russe plaiderait pour l’effacement progressif des frontières entre art officiel et non officiel en Russie, pour le professeur et ancien attaché culturel de l’ambassade de France à Mosocu, Igor Sokologorsky, l’art contemporain russe « souterrain », dissident, n’a pas pour autant disparu. A l’inverse, il disposerait encore « de beaux jours, ou plutôt de belles nuits, devant lui ».