L’Union européenne et les identités nationales (BRET et PARMENTIER sur France Culture)

Dans Le Tour du monde des idée, Brice COUTURIER s’interroge sur les causes des tensions qui agitent la construction européenne. La force du sentiment national est fréquemment sous-estimée aujourd’hui, comme le montrent les analyses de EAP sur la Mitteleuropa.

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La principale erreur des concepteurs de l’UE a été de négliger la puissance des sentiments nationaux. Refoulés, ceux-ci font un retour dangereux à travers toute l’Europe. Et, comme l’écrivent Florent Parmentier et Cyrille Bret, sur le site Telos, on aurait tort de croire qu’il s’agit d’une spécialité des pays de la « nouvelle Europe » ou d’une réaction face à la pauvreté et au chômage : cela touche la riche Autriche, qui n’a pas fait partie des démocraties populaires, comme la Pologne, où la croissance est solide et le taux de chômage inférieur à celui de la Fran

Pour trouver l’origine de la crise de l’Union européenne, cherchons dans les Histoires de l’Europe, y compris celles qui ont été écrites au moment où nul ne doutait de la réussite du projet d’intégration, les « erreurs d’aiguillage ».C’est un article publié par Timothy Garton Ash, dans le numéro en cours de la New York Review of Books, qui nous y invite.

Garton Ash a raison de dire que Tony Judt, lui, n’appartenait pas au cercle des euro-enthousiastes béats. Dans son pavé, Après-guerre. Une histoire de l’Europe depuis 1945 , qui a eu, lui, les honneurs d’une traduction française chez Armand Colin, l’auteur pointait nettement ce qu’il appelait « l’insuffisance générale du projet européen ». « Le problème tient à sa conception initiale », développait Tony Judt : « Jean Monnet et ses héritiers avaient délibérément évité tout effort pour imaginer et a fortiori pour mettre en œuvre un système démocratique ou fédéral ». (p. 846) Le projet n’était pas politique, il était de type « saint-simonien », écrivait-il encore. C’est-à-dire qu’il était axé sur un pur objectif de croissance économique, dont la réalisation était laissée entre les mains d’une armée d’experts et de fonctionnaires.

Le système décision, ainsi décrit ne pouvait qu’aboutir à la paralysie. Je cite encore « Après-Guerre » : tout ce qui fait l’objet d’un accord tacite est abandonné à la Commission. Mais « les politiques susceptibles d’affecter des clientèles électorales significatives ou des intérêts nationaux sont réservées au Conseil des ministres et donnent lieu à des compromis compliqués ou à des accords onéreux. Chaque fois qu’on ne parvient pas à trouver une solution ou un accord, on laisse le dossier en suspens. » (847

Résultat : un mélange de bureaucratie du type « despotisme technocratique éclairé » et d’inertie face aux décisions les plus urgentes. Ce qui a provoqué le désintérêt des peuples – ils ont progressivement déserté les élections au Parlement européen. Pourtant, aux yeux de Tony Judt, qui était social-démocrate, l’Union européenne restait « une bonne chose ».

On trouve une analyse plus précise, mais qui va dans le même sens dans le numéro de décembre de la revue Foreign Affairs. Titré « A Less Perfect Union », il est signé par un jeune enseignant de la John Hopkins, Matthias Matthijs. Celui-ci a fait paraître, l’an dernier, aux Presses universitaires d’Oxford, un livre très commenté sur l’avenir de l’euro. Pour cet auteur, la sortie du Royaume-Uni va déclencher la pire crise qu’ait connue l’Union européenne. Mais cette crise, explique-t-il, était largement prévisible et le Brexit, de même que la poussée électorale populiste, ne sont que les révélateurs de problèmes plus anciens, qui n’avaient cessé de miner la construction européenne.

« Les racines de la crise actuelle peuvent être repérées, écrit-il, dans les années 1980. » Durant les décennies précédentes, les élites dirigeantes en Europe avaient favorisé la convergence entre leurs pays dans le but de restaurer la légitimité de leurs Etats-nations, ébranlée par la guerre et les Occupations. Mais à partir de cette époque, elles ont poursuivi un but autrement plus ambitieux : « forger un ordre économique supranational sur lequel règnerait une technocratie éclairée ». L’Acte unique européen, signé en 1986, a reçu sa pleine application en 1992. A cette époque, 71 % des sondés en Union européenne estimaient que le fait, pour leur pays, d’en être membre, était une bonne chose. Ce taux, qui demeure positif aujourd’hui, est toutefois tombé à 56 %.

C’est que les « quatre libertés » sont allées trop loin. Et Matthias Matthijs prend cet exemple : un coiffeur italien peut ouvrir très facilement un salon à Paris. Tandis qu’un coiffeur américain, qui a obtenu sa licence dans l’Ohio et qui désire déménager en Pennsylvanie, devra subir une formation de 2 100 heures, avant de passer un examen écrit. Les Etats-Unis sont beaucoup moins déréglementés que nous.

L’adoption de la monnaie unique est une autre cause de frustrations : les excédents commerciaux de l’Allemagne auraient dû se traduire par un renchérissement de sa monnaie – ce qui aurait rétabli la compétitivité de ses partenaires européens. Un pays comme la Grèce aurait, au contraire, dû dévaluer. La monnaie unique les en a empêchés.

Mais la pire frustration est née de la crise des migrants. Elle a créé, parmi les peuples, – je cite « le sentiment que leurs gouvernements étaient impuissants et que l’UE échouait à représenter leurs intérêts ; aussi, les partis anti-immigrés ont fait une poussée. » « La crainte d’une immigration illimitée en provenance de pays tels que la Turquie, candidate à l’adhésion, a joué un rôle majeur dans la décision du Royaume-Uni de quitter l’Union européenne ».