Etats-Unis-Russie : la fin d’un dégel avorté (BRET & PARMENTIER)

Le réchauffement entre Etats-Unis et Russie, annoncé par le candidat puis par le Président Trump, a fait long feu. Le Congrès américain vient d’adopter de nouvelles sanctions économiques et financières envers la Russie ; en réponse, le président russe vient d’annoncer le renvoi de 755 diplomates américains. Cette dégradation rapide contraste avec l’entente affichée par les deux Présidents au G20 à Hambourg, le 7 juillet dernier.

Pour les relations russo-américaines, s’agit-il d’un tête-à-queue ou d’un retour à la normale ? Ce dégel avorté donne-t-il un nouvel élan à la spirale de Guerre Froide qui paraît régner depuis l’annexion de la Crimée par la Russie, le déploiement de forces de l’OTAN dans la Baltique et le début de l’expédition russe en Syrie ? Ces derniers épisodes pourraient tout simplement marquer le retour à la normale entre les deux Etats.

Les contre-sanctions russes : la fin d’un drame washingtonien

Avec son annonce, le président russe vient de signer la dernière séquence d’une dramaturgie commencée en 2016 durant la campagne électorale américaine. Ce reality show pourrait s’intituler « Comment la russophilie plombe la présidence Trump ».

C’est l’issue d’une lutte interne aux pouvoirs publics à Washington. Le Congrès en général et les Républicains en particulier viennent de prendre un avantage décisif sur la présidence Trump dans la guérilla qui les oppose depuis la campagne électorale de 2016. Dès ses premiers discours de politique étrangère, notamment au siège de la revue National Interest le 26 avril 2016, le candidat Trump a rompu avec les Républicains conservateurs en dérogeant à l’hostilité envers la Russie. Il cherchait ainsi à se démarquer non seulement de sa concurrente Hillary Clinton, mais également de ses rivaux Républicains plus classiques tentés par un retour à une rhétorique de Guerre Froide, comme John McCain.

La suite de la campagne puis les débuts de la présidence ont transformé ce projet de réchauffement en cauchemar politique pour le Donald Trump devenu Président. La proximité supposée ou réelle avec la Russie est devenu l’angle d’attaque des Démocrates puis des Républicains et enfin d’une grande partie de « l’Etat profond » (milieux du renseignement et de la défense, presse grand public) américain contre Donald Trump. Les soupçons d’ingérence des pouvoirs publics russes dans la campagne de Hillary Clinton ont déclenché d’abord la décision du président Obama d’expulser 35 diplomates russes en décembre 2016, puis la mise en cause de plusieurs soutiens essentiels de Donald Trump, dont l’éphémère Conseiller à la Sécurité national Michael Flynn, son ancien directeur de campagne Paul Manafort, son propre gendre Jared Kusher, etc. La proximité affichée avec la Russie s’est transformée en piège pour la présidence Trump : tout acte d’apaisement passerait désormais pour de la complaisance. L’intransigeance est la seule option laissée au président américain. Son veto aux nouvelles sanctions est même inconcevable.

Aujourd’hui, la décision du président russe signale à tous l’affaiblissement de son homologue américain : la Russie répond non plus aux ouvertures du Président américain mais aux sanctions décidées par Obama puis et à celles du Congrès et. La « question russe » est devenu l’instrument de l’affaiblissement de la présidence par le Congrès, dans la grande tradition républicaine de mise sous tutelle de l’exécutif pas sa majorité parlementaire. Donald Trump se trouve aujourd’hui encadré par son vice-président, Mike Pence, qui réalise une tournée dans les Etats voisins de la Russie et par son nouveau directeur de cabinet, le général John Kelly.

En somme, il s’agit d’un retour à la normale pour la politique nationale américaine : Congrès contre présidence, establishment contre maverick.

Des affinités personnelles ne font pas une alliance géopolitique !

Le regain de tension marque également un retour à des oppositions structurelles avec la Russie. Certains ont cru, espéré (en Russie, en France) ou craint (en Ukraine, en Pologne, en Géorgie) que l’élection de Donald Trump conduirait à un changement profond sur la scène internationale. Ils ont oublié que la proximité entre deux leaders ne fait pas une politique étrangère. Si les deux présidents ont tous deux des communications politiques basées sur la rupture et un culte de la brutalité médiatique, leurs pays respectifs ont des divergences géopolitiques structurelles, en Europe et au Moyen-Orient, en Asie et sur les marchés d’armement.

Le scénario d’une distance américaine vis-à-vis de l’OTAN, dans la Baltique et en Ukraine est aujourd’hui peu crédible. L’engagement des Etats-Unis dans une politique active d’extension de l’OTAN sur les territoires autrefois appartenant au bloc soviétique est une tendance lourde de l’influence américaine. L’OTAN s’est étendue vers l’est par étapes inexorables : en 1999, elle a accueilli la Pologne, la Hongrie et la Tchéquie parmi les Etats alliés ; en 2004, les trois Etats baltes ainsi que la Roumanie et la Bulgarie ont été inclus ; en 2009, la Croatie et l’Albanie pour accepter enfin la candidature du Monténégro en 2016. En dépit d’un manque d’enthousiasme affiché lors de son premier déplacement en Europe pour le Sommet de mai 2017, Donald Trump Président ne remet pas en cause les décisions du dernier Sommet de l’OTAN annoncé le 8 juillet 2016 à Varsovie. Les batteries anti-missiles en Roumanie, en Tchéquie et en Pologne continuent à être déployées. Les troupes américaines se renforcent en Pologne et dans la Baltique. Et le vice-président Pence achève une tournée destinée à rassurer tous les voisins de la Russie sur la solidarité de l’OTAN. Cela suffit à la Russie pour savoir qu’une convergence avec les Etats-Unis en Europe est impossible.

Le rapprochement entre les Etats-Unis de Trump et la Russie de Poutine n’est pas non plus à l’ordre du jour au Moyen-Orient. Le bombardement par les forces armées américaines d’une base aérienne du regime Al-Assad écarte durablement un hypothétique front uni russo-américain contre Daech. En outre, une grande alliance avec Moscou contre le terrorisme butte sur la réalité tactique : mener des opérations militaires avec la Russie suppose des partages d’informations, des communications et une certaine réciprocité dans les rapports entre forces armées. Or ceux qui s’essaient à ces exercices limités se heurtent à l’unilatéralisme des forces armées russes sur le terrain : leurs cibles, leurs modes d’action, leurs itinéraires ne sont pas partagés. Même un Commander in Chief animé de la volonté de coopérer ne pourrait pas longtemps tenir la posture face à un corps expéditionnaire russe non disposé et non entraîné à agir en coalition.

Deuxièmement, la défense des intérêts américains nécessite la préservation des réseaux d’alliance au Moyen-Orient. Or ces réseaux d’alliance sont incompatibles avec ceux de la Russie. L’intervention russe se fait en lien étroit avec « l’axe chiite » formé par les troupes iraniennes présentes en Syrie et par le Hezbollah. Les intérêts américains sont, eux, solidaires de l’Arabie Saoudite et des monarchies du Golfe. Et ces réseaux d’alliance sont en tension sur le terrain : ils n’ont pas les mêmes cibles pour leurs frappes pas les mêmes relais locaux et pas les mêmes propositions pour la sortie du conflit.

Les Américains décident, les Européens paient

Quelle place pour les Européens dans ce ballet diplomatique et militaire ?

Dans un discours d’octobre 2014 prononcé à l’Université de Harvard, le vice-Président Joe Biden avait expliqué la réticence des Européens à adopter les sanctions, tout en les poussant à assumer leur coût économique – bien supérieur à celui des Etats-Unis, en raison de relations économiques plus fortes. Aussi, la nouvelle série de sanctions propose de viser les entreprises impliquées dans le projet de gazoduc Nord Stream 2, faisant transiter du gaz russe vers les marchés européens. Alors que le Président français s’interroge sur la légalité même de ces sanctions américaines nouvelles, celles-ci ont provoqué des oppositions en Allemagne et en Autriche, mais également de la part de Jean-Claude Juncker concernant l’unilatéralisme américain.

Pour autant, le problème posé par les nouvelles sanctions est également politique : depuis 2014, l’Union européenne a su conserver un front uni sur la question des sanctions à l’égard de la Russie, ce qui n’avait rien d’évident au vu des divergences de perception existant au sein de l’Europe. Les décisions des élites de Washington contribuent à fissurer cette unité politique de l’Europe, pourtant plus résiliente qu’imaginée à l’origine. Aussi, la politique américaine semble marginaliser l’implication franco-allemande au sujet de la résolution du conflit ukrainien en remettant en cause les négociations se déroulant dans le cadre du « format Normandie » (France, Allemagne, Russie, Ukraine). Or, un cadre diplomatique ne peut fournir de résultat que dans la durée, et l’inclusion des Etats-Unis aujourd’hui ne paraît pas un gage de succès des négociations actuelles.

En d’autres termes, le cycle de représailles qui s’ouvre ne fragilise pas seulement les relations entre la Russie et les Européens ; il contribue, également, à fragiliser un lien transatlantique, déjà affaibli par la présidence Trump, la sortie des Etats-Unis de la COP 21 et le Brexit.

Et maintenant… vers une nouvelle Guerre Froide ?

Faut-il donc s’attendre, pour la fin de 2017, à la reprise de la Guerre Froide suspendue par l’élection de Trump ? Sûrement pas. Plusieurs différences sautent aux yeux.

D’abord, l’absence de parité entre les deux rivaux. Les Etats-Unis sont la seule puissance globale alors que la Russie sort à peine du statut de puissance régionale en déclin. Les deux prétendus rivaux sont incommensurables par le PIB (plus de 18 000 milliards de dollars, contre 1 300 milliards de dollars pour la Russie), par la puissance militaire (les troupes des Etats-Unis sont partout en permanence sur le globe alors que la Russie vient seulement de reprendre pied au Moyen-Orient par le biais d’une expédition militaire en Syrie) et par les dépenses militaires (661 milliards de dollars en 2016, contre 69 milliards de dollars la même année). Il n’y a d’impression de Guerre Froide que parce que certains Républicains américains le laissent penser et parce que la remilitarisation de la Russie engagée en 2009 est habilement mise en valeur par une grenouille désireuse de se faire passer pour un bœuf.

En outre, la Guerre Froide avait pour condition de possibilité une alternative idéologique, un affrontement de systèmes universalisables et une incompatibilité entre deux types d’économie. Là encore, la situation actuelle est bien différente : alors que les Etats-Unis conservent leur statut de modèle (et d’anti-modèle) mondial, en somme de référence, la Fédération de Russie n’a, elle, rien à offrir au monde en termes d’exportation idéologique. Le Christianisme orthodoxe, le conservatisme en matière de mœurs, la « démocratie souveraine ou illibérale » sur le plan institutionnel ne constituent pas des articles d’exportation car ils sont bien trop liés au pouvoir personnel du président Poutine et au nationalisme russe.

L’avenir de la relation russo-américaine n’est ni l’escalade incontrôlée ni un rapprochement différé. Les deux pays reprennent le cours de leur rapport de force où des phases de coopération limitée alternent avec des tensions plus marquées. Ni dégel, ni Guerre Froide : business as usual.