Manoeuvres en Baltique: la sécurité collective européenne doit être refondée! (BRET dans Telos)

Du 14 au 20 septembre 2017, en présence des présidents Poutine et Loukachenko, la Fédération de Russie réalise – et médiatise – de grandes manœuvres militaires en Biélorussie, en Russie septentrionale et dans l’enclave de Kaliningrad, au contact des Etats-membres de l’UE de l’espace baltique. Depuis plusieurs semaines, l’organisation de cet exercice – nommé Zapad ou « Occident » en russe – suscite l’émoi chez nos partenaires d’Europe centrale et orientale. Parmi les Baltes et les Polonais certains voient au mieux la préparation d’un positionnement permanent de troupes russes en Biélorussie, au pire les prodromes d’une guerre hybride qui reproduirait dans la Baltique les opérations menées en Ukraine orientale. Réciproquement, les exercices militaires concomitants menés par l’Ukraine, la Suède, l’Allemagne et plusieurs Etats membres de l’OTAN excitent l’inquiétude à Moscou.

Depuis l’annexion de la Crimée, les exercices militaires traditionnels (BALTOPS, Saber Strike, etc. et maintenant Zapad) montent en puissance et ajoutent à la tension. Comme je l’avais souligné il y a un an sur Telos, les manœuvres militaires nourrissent un cercle vicieux de la défiance et achèvent de mettre à mal le système de sécurité collective en Europe. Un sursaut est nécessaire !

Retrouvez le texte ici : Zapad 2017 Bret Telos

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Une bataille de chiffres et une controverse tactique

Organisées tous les quatre ans par le ministère de la défense de la Fédération de Russie, les manœuvres militaires Zapad rassemblent les forces armées russes et celles de leurs alliés dans des exercices en Russie métropolitaine, dans l’enclave de Kaliningrad et en Biélorussie. Ainsi, lors de la présentation de l’exercice aux attachés militaires étrangers à Moscou fin août, le vice-ministre de la défense russe Fomine a annoncé que Zapad 2017 serait purement défensif, rassemblerait 70 avions et hélicoptères, 680 véhicules de combat et une dizaine de navires. Cet exercice a été précédé, durant l’été, par Combat Commonwealth 2017 qui a testé, en Russie du sud, du 4 au 8 septembre, le réseau de défense aérienne des Etats alliés de la Russie au sein de l’Organisation du Traité de Sécurité collective (Biélorussie, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizistan et Arménie).

Les Etats limitrophes s’inquiètent de l’ampleur de l’exercice. Il en va de Zapad 2017 à l’exact inverse des manifestations de rue en France : les organisateurs (russes) minimisent le nombre de soldats engagés à 12 700, alors que les observateurs (occidentaux) estiment, eux, ministre allemande de la défense en tête, que le contingent engagé est de 100 000 militaires.

Cette bataille de chiffres atteste le délabrement du système de sécurité collective européen. En effet, si le seuil de 13 000 soldats est dépassé, l’Etat organisateur est tenu d’organiser une certaine transparence sur ses exercices (observateurs, documentation, etc.). En effet, le Document de Vienne, adopté par la Russie et les Occidentaux en 1999 dans le cadre de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) et actualisé en 2011, fait du respect de ce seuil une des principales Mesures de Confiance et de Sécurité destinées à prévenir les tensions militaires sur le continent.

De même, la Russie et la Biélorussie soulignent à l’envi le caractère défensif de ces exercices : il s’agit de tester l’interopérabilité des forces alliées à la Russie en cas d’agression de la Biélorussie par des forces spéciales utilisant des procédés terroristes, forces spéciales d’Etats riverains fictifs nommés « Vajsnoryja », « Vesbaria » et « Lubenia » dans l’exercice. La controverse des chiffres se double d’une querelle sur la véritable portée tactique de l’exercice : n’est-il pas plutôt la préparation d’une offensive russe dans la région ?

Ces controverses constituent le signe que le dispositif de sécurité collective en Europe, l’OSCE n’est plus en mesure de remplir ses missions. Là comme en Ukraine : dans bien des cas, l’OSCE est incapable d’accéder aux zones de conflit pour vérifier le cessez-le feu. La bataille de chiffres est le symptôme de la défiance continentale.

3 messages de Moscou à l’UE et à l’OTAN

L’ampleur exacte des manœuvres militaire russes et biélorusses sera bientôt mieux connue des services de renseignement militaire – et peut-être du grand public. L’essentiel sera le contenu des messages stratégiques échangés par la Russie, l’OTAN et l’UE par le truchement des exercices militaires. Car les manœuvres militaires sont des opérations de communication stratégique et politique.

Ainsi, Zapad 1981, avait constitué le plus grand exercice militaire organisé par le Pacte de Varsovie : rassemblant 100 000 hommes en Biélorussie à proximité de la frontière polonaise (déjà), il avait été un signal adressé à la démocratie populaire de Pologne où l’opposition du syndicat Solidarnosc se manifestait. La mobilisation de nombreuses troupes aéroportée avait envoyé un signal éloquent sur la capacité et la détermination de l’URSS d’entrer en Pologne en cas de crise politique majeure. De même, Zapad 2013 avait eu pour thème une mission amphibie de lutte anti-terroriste. Cet exercice avait manifesté un fil rouge essentiel de la posture stratégique russe : la volonté de coaliser les Etats dans la lutte contre le terrorisme international.

L’édition 2017 de Zapad intervient après l’annexion de la Crimée, la projection d’un corps expéditionnaire russe en Syrie et le déclenchement d’un conflit récurrent en Ukraine, adresse trois messages essentiels à l’OTAN et à l’UE. Entre Zapad 2013 et Zapade 2017, la donne stratégique a changé drastiquement en Europe.

Le premier message est temporel : la Russie a choisi de mener ces manœuvres au moment où l’Ukraine réalise des exercices sur son territoire avec des troupes américaines et où la Suède, qui a rétabli le service militaire et réarme ses bases dans la Baltique, conduit des entraînements importantes. L’opération Aurora 2017 met en effet en œuvre 19 000 suédois et 1 500 soldats de plusieurs nationalités (français, américains, norvégiens, finlandais, danois, lituaniens et estoniens) dans les régions de Stockholm et Göteborg, les deux centres économiques et politiques du pays, ainsi que sur l’île de Götland, au milieu de la Baltique et à proximité de l’espace russe. Au même moment, l’Allemagne conduit l’exercice naval international Northern Coasts 2017 qui met en œuvre une cinquantaine de navires de plusieurs Etats membres de l’OTAN. Plus largement, la Russie veut montrer qu’elle est capable de répondre aux exercices militaires menés par l’OTAN au printemps 2016 en Pologne et dans la Baltique[3] (BALTOPS, Saber Strike). Elément éloquent, Le tempo de Zapad 2017 souligne les capacités de réaction de la Russie.

Le deuxième message est spatial : la Russie réaffirme que l’espace baltique est d’intérêt stratégique majeur. Elle répond ainsi au sommet de l’OTAN de Varsovie de juillet 2016[4]. En réaction aux cyberattaques venues de Russie et aux incursions russes dans les espaces aériens et maritimes des Etats riverains de la Baltique, ce sommet avait décidé le déploiement de troupes de l’OTAN dans les Etats baltes et la Pologne. Zapad 2017 se déroule au contact direct de cette zone, en Biélorussie et à Kalinigrad. Zapad 2017 rappelle à l’OTAN les contours de la zone d’influence russe. De plus, la Russie a choisi de mettre en action sa première armée blindée afin de marquer qu’elle est capable de défendre sa zone d’influence par des moyens conventionnels.

Le troisième message est européen : En réalisant ses manœuvres à proximité des frontières de l’UE en Biélorussie et dans son enclave de Kaliningrad, la Russie rappelle aux Européens que la Russie est présente dans l’espace stratégique européen. Les Européens ont bien reçu le message : les ministres française et allemande de la Défense ont rappelé sur place, à Tallin, qu’elles n’accepteraient pas d’empiètements sur la souveraineté des Etats membres de l’Union. La Russie continue à tester la solidarité européenne sur le plan militaire. Elle le fait dans l’espace baltique mais également, on l’oublie souvent, dans l’espace de la Mer Noire.

La sécurité collective en Europe doit être refondée

Zapad 2017 prépare-t-il une invasion russe de territoires de l’UE ? Les Baltes et les Polonais rappellent à juste titre que la guerre entre Russie et Géorgie, en 2008, avait été précédée par de semblables manœuvres. Toutefois, face à la solidarité réaffirmée de l’OTAN et de l’UE avec les Etats de la région, la Russie aurait bien peu à gagner en déclenchant une agression caractérisée. Un danger territorial immédiat est donc peu probable. Même une guerre hybride du type de celle qui est menée en Ukraine orientale combinant troupes irrédentistes, cyberattaques et propagande, serait ardue à mener sur une frontière aussi surveillée par l’UE.

De même, la montée en puissance de l’OTAN dans la Baltique préfigure-t-elle une attaque de la Russie dans la zone ? Sans doute pas : l’OTAN cherche à neutraliser les capacités militaires de la Russie mais par à l’envahir.

En revanche, les risques inhérents à ces manœuvres sont évidents. D’une part, des exercices menés si près des frontières portent toujours la possibilité d’incidents techniques (survol mal calculé ou savamment dosé par exemple) qui peuvent dégénérer. D’autre part, manœuvres et contre-manœuvres alimentent le cycle de la défiance mutuelle, érodant encore le système de l’OSCE. Revivifier l’Acte final d’Helsinki, l’OSCE et les dispositifs de confiance est de réassurance est donc indispensable.

De tels cercles vicieux durcissent les positions, aliment la course aux armements et poussent les neutres (Suède, Finlande) à choisir un camp. Enfin, les débats autour de Zapad 2017 radicalisent les postures : d’un côté, la Russie se justifie dans la posture de l’ancienne puissance humiliée, encerclée par l’OTAN. De l’autre, l’OTAN tire argument du plan de réarmement russe et de son activisme militaire pour renforcer sa présence en Baltique et en Mer Noire.

Pour y remédier, il est essentiel de refonder le système de l’OSCE. Issu de l’Acte final d’Helsinki conclu en 1975 au temps de la Guerre Froide, ce système est à bout de souffle. D’un point de vue diplomatique, l’enceinte de l’OSCE est bloquée par la question de la Crimée et de l’Ukraine. D’un point de vue militaire, les Mesures de Confiance et de Sécurité sont érodées par l’augmentation des exercices militaires.

En un mot, il est temps de refonder l’OSCE en renégociant un nouvel Acte final d’Helsinki. Cela seul permettra de briser le cercle vicieux de la défiance réciproque et de lancer une dynamique de résolution des tensions sur le continent. Il y a urgence.