Mondial de football en Russie: l’image internationale de la Russie est en jeu (BRET sur Courrier de Russie)

Quelques semaines après les Jeux Olympiques d’hiver en Corée, quelques jours après les élections présidentielles en Russie, et en plein affaire Skripal la Coupe du Monde de football paraît encore loin. Elle est pourtant l’enjeu d’un débat très vif depuis que l’idée d’un boycott a été lancée. Faut-il boycotter le Mondial pour sanctionner la Russie? C’est vrai : elle aura une importance particulière pour l’image du sport russe. Accueillie par la Fédération de Russie du 14 juin au 15 juillet 2018, la 21ème édition de la Coupe du Monde de la FIFA se déroulera dans plus d’une dizaine de villes de Russie européenne et placera le pays sous les yeux des médias internationaux pour plusieurs semaines au moment même où le sport de haut niveau russe affronte une crise d’image.

La Coupe du Monde 2018 aura des enjeux particulièrement importants pour la Russie : la compétition ouvre au pays une fenêtre d’opportunité unique pour modifier son image et procéder à une opération de Nation (re-)branding. La Russie voudra-t-elle saisir cette opportunité pour redorer son blason sportif ? Il s’agirait pour elle d’une issue heureuse pour un drame en trois actes.

Le_Courrier_de_Russie_-_Logo_1.png

1er acte : le bilan mitigé des JO de Sotchi en 2014

La 23ème édition des JO d’hiver a été conçue comme une manifestation de prestige pour le sport en Russie. Elle s’est toutefois soldée par un bilan en demi-teinte. Sur le plan sportif, du moins dans un premier temps, le succès a été éclatant : avec 33 médailles à l’issue de la compétition (dont 11 d’or), la Russie s’est classée au premier rang du tableau des médailles, loin devant la Norvège. Il s’agit pour le mouvement sportif russe d’un net progrès par rapport aux JO d’hiver de Vancouver où la Russie avait réalisé une contre-performance historique avec une 11ème place.

download.png

De même, les installations sportives et les festivités ont impressionné la planète par leur faste et leur beauté. La Russie n’en est pas à son coup d’essai en matière d’organisation des compétitions sportives de premier plan.

1033796688.jpg

C’est après coup que le bilan des JO de Sotchi s’est progressivement terni. Sur le plan diplomatique, les Jeux Olympiques ont pâti de l’absence de chefs d’Etats occidentaux qui, comme Angela Merkel et François Hollande, n’avaient pas fait le déplacement afin de manifester leur désaccord avec l’action de la Russie en Ukraine. En outre, les controverses sur l’égalité des droits des homosexuels, sur les coûts financiers et environnementaux ainsi que l’annulation du G8 prévu à Sotchi dans la foulée des JO ont achevé d’éclipser partiellement l’image de la fête olympique.

2ème acte : Pyeonchang, les Jeux de l’isolement ?

Pour le sport de compétition russe, les JO d’hiver 2018, organisés par la Corée du Sud à Pyeongchang sont bien sombres. En effet, ni le drapeau ni l’hymne russes ne sont présents lors de la compétition. Et plusieurs stars russe manquent à l’appel. Lors de la cérémonie d’ouverture des JO, la délégation russe a défilé dans le stade olympique sous la bannière du Comité international olympique (CIO) cf. photo ; quand ils obtiennent des médailles, elles sont attribuées aux « Athlètes olympiques de Russie ». Et aucun officiel du ministère des sports russes n’a reçu d’accréditation pour les compétitions. Quels ont été les épisodes de cette disgrâce l’olympisme ?

comme-lors-de-la-ceremonie-d-ouverture-la-delegation-russe-defilera-sous-la-banniere-olympique-photo-zoom-christophe-pallot-1519535619.jpg

Le CIO a en effet frappé le mouvement olympique russe de plusieurs sanctions : en raison des conclusions de rapport sur le dopage d’athlètes russes, il a retiré aux athlètes russes et au comité olympique russe 11 des 33 médailles remportées par la Russie aux JO de Sotchi. Et, le 5 décembre 2017, la commission exécutive du CIO a suspendu le comité olympique russe pour son rôle dans l’organisation d’un système de dopage en Russie.

On peut attribuer ces sanctions sportives à une campagne anti-russe prolongeant dans le domaine sportif les sanctions dont la Russie fait l’objet sur le plan économique et diplomatique suite à son action en Ukraine. On peut au contraire considérer ces sanctions comme la volonté de rompre avec le dopage d’Etat en Russie et ailleurs. Il n’en reste pas moins que ces JO d’hiver sont désastreux pour le softpower sportif russe.

Ces JO non seulement ne sont pas la vitrine coutumière de l’excellence russe en matière de sport d’hiver, mais, de façon générale, le sport russe est discrédité durablement dans l’esprit des profanes comme des commentateurs sportifs avertis. La Russie est reléguée loin dans le classement des médailles et l’absence de drapeau russe rappelle à chaque cérémonie les sanctions du CIO.

Pourtant, à l’inverse des JO de Sotchi, cet épisode douloureux peut être celui du rebond pour le sport russe, surtout s’il se double d’une Coupe du Monde de football réussie en Russie.

3ème acte : effacer les JO grâce au football ?

Pour le sport de haut niveau en Russie, les raisons d’espérer ne sont pas négligeables : d’une part, par construction, la réputation des athlètes russes ayant remporté des médailles aux JO d’hiver 2018 ne pourra pas être ternie dans la mesure où ils sont soumis à des procédures anti-dopage extrêmement rigoureuses. D’autre part, les responsables des pratiques de dopage ont été écartés des instances dirigeantes du sport russe. Mais surtout, en termes d’exposition médiatique, la Coupe du Monde de football est sensiblement plus importante que celle des JO d’hiver. Ceux-ci sont en effet cantonnés à certains climats et à certaines cultures alors que la Coupe du Monde de football dépasse les JO d’été, loin devant les JO d’hiver en nombre de téléspectateurs. En Afrique et en Amérique du Sud, au Moyen-Orient et en Asie du Sud, la Coupe du monde de football sera bien plus regardée que les Jeux d’hiver de Corée.

Quels sont donc les enjeux de la Coupe du Monde de football pour la Russie ?

images.jpg

Le premier but sera de redorer sa réputation et d’attirer le plus possible de spectateurs européens. La Russie a fait des efforts en ce sens. Le pays a en effet fait construire ou de rénover 11 stades et a transformé Moscou au risque de susciter des manifestations de mécontentement. Il a également limité le budget à 11 milliards de dollar en réduisant le nombre de villes hôtes. Les autorités publiques ont mis en place un « un passeport du supporter » qui favorisera les déplacements en métro et en train des supporters durant la compétition.

Le deuxième but sera de montrer la prospérité et la confiance retrouvées d’un Etat en butte à des sanctions économiques et financières ayant subi une crise grave. L’économie russe, plongée dans la récession notamment en raison de la chute des prix des hydrocarbures et des sanctions, vient tout juste de se rétablir. Toute la question est aujourd’hui celle de la stratégie de la Russie au mitan de 2018, au moment où l’Union européenne examinera la possibilité de levée partiellement ou complètement les sanctions, en même temps qu’elle analysera la mise en œuvre du cessez-le-feu en Ukraine, en vertu de l’accord dit « Minsk II ». La Russie choisira-t-elle l’apaisement et la reprise du dialogue notamment pour attirer des délégations allemandes, françaises, américaines, etc. de haut niveau ?

1112849.jpg

La même question se pose en politique intérieure : les autorités russes mettront-elles l’accent sur la sécurité, la lutte anti-terroriste et la pression sur les forces d’opposition ? Ou bien souhaiteront-elles montrer un visage avenant pour les opinions occidentales en laissant l’opposition s’exprimer ?

Apaisement ou rupture ? Les symboles et les signes seront à scruter quelques mois après la réélection, pour la quatrième fois, de Vladimir Poutine à la présidence de la Fédération de Russie, probablement au premier tour, le 18 mars 2018. Le softpower russe jouera gros sur cet événement : la sécurité contre les attaques terroristes, l’absence de scandale lié au dopage, au racisme ou aux discriminations contre les homosexuels, etc sont les conditions d’un rétablissement de l’image de la Russie dans ce domaine.