Les enjeux des législatives en Hongrie (BRET&BRET sur The Conversation)

Le 8 avril prochain, les électeurs hongrois se rendront aux urnes pour élire les 199 députés de l’Assemblée nationale et ainsi désigner indirectement leur Premier ministre. Le sortant, Viktor Orban, héraut revendiqué de la « démocratie non-libérale », électrise aussi bien le débat politique intérieur que la scène politique européenne. A l’instar de Vladimir Poutine, sa renommée à l’extérieur est inversement proportionnelle à sa popularité à l’intérieur. Pour comprendre les enjeux structurels de ces législatives dans un Etat charnière dans l’Union, il convient de prendre en compte mais également de dépasser delà les déclarations fracassantes du leader hongrois : en se posant en protecteur de la souveraineté nationale face aux quotas de migrants imposés par Bruxelles, en se faisant (jusqu’à il y a peu) l’avocat de la levée des sanctions et de l’amélioration des relations avec la Russie ou encore en se donnant le rôle de défenseur de l’identité chrétienne de l’Europe dans un pays largement sécularisé, Viktor Orban brouille l’image du pays sur la scène européenne. Or, le Premier ministre candidat ne résume pas à lui seul la politique hongroise : ce pays de 9,8 millions d’habitants est aujourd’hui face à trois grands défis que la prochaine législature devra affronter. Et l’avenir de la Hongrie engage celui de l’Europe : on le voit en Pologne, en Autriche et en Tchéquie, l’avenir de l’Union se joue en Mitteleuropa!

Retrouvez le texte ici :  Bret Hongrie

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Premier enjeu : un paysage politique en évolution ?

Les élections de 2018 prendront place dans une séquence politique apparemment favorable au Fidesz, le parti du Premier ministre sortant. Au pouvoir de 1998 à 2002 puis à partir de 2010, il est le parti dominant de la scène politique nationale tout particulièrement dans la plaine pannonienne. Lors des législatives précédentes, en 2014, avec une participation de 61%, la coalition formée par le Fidesz (44% des voix) et les chrétiens-démocrates du KDNP (25% des voix) avait remporté la majorité absolue de deux tiers avec 133 sièges en tout, laissant les extrémistes du Jobbik (20%) bien loin derrière. De même, en 2017, le candidat soutenu par le Fidesz pour occuper le poste de président de la République de Hongrie, Jànos Ader un des créateurs du Fidesz et un proche de Viktor Orban, a été réélu par les grands électeurs, essentiellement des parlementaires. Mais la victoire du Fidesz et une nouvelle primature d’Orban sont-elles assurées le 8 avril ?

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Le parti Jobbik est, lui, dans une dynamique de contestation du leadership d’Orban : il est aujourd’hui crédité de 15% à 18% d’intention de votes. Et dès 2014, il avait presque remporté la victoire dans des bastions du Fidesz, comme à Mickolc. Longtemps explicitement anti-sémite, anti-Roms et anti-européen, il s’est aujourd’hui assagi au moins dans sa rhétorique, sous la conduite de son jeune créateur et dirigeant, Gabor Vona. Comme le Front national français et comme le FPÖ autrichien, il a cherché à se notabiliser en se recentrant pour n’être pas condamné à une fonction tribunicienne. Il est vrai que les thématiques du parti ont été en grande partie reprises par le Premier ministre sortant à partir de 2015. Toute la question est aujourd’hui le score de Jobbik : dépassera-t-il les 20% de voix comme lors des législatives de 2014 ? Et sera-t-il en mesure de contester la probable majorité Fidesz ?

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Autre éléments d’inquiétude pour la majorité sortante, un « front tout sauf Fidesz » a semblé s’esquisser lors d’une élection locale : en février dernier, à Hodmezövasarhely, bastion du Fidesz, le candidat indépendant avait réussi à défaire largement le candidat du Fidesz avec 57% des voix en coalisant les différents partis d’opposition et en mobilisant sur des thèmes locaux, sociaux et économiques

Le premier enjeu de ces élections est moins la victoire du Fidesz (elle semble certaine) que les conditions de cette victoire : si le taux d’abstention est élevé, si les partis concurrents se coalisent à l’échelon local et si son principal rival, le Jobbik, dépasse son score de 2014, alors l’hégémonie du Fidesz sera ébranlée.

Deuxième enjeu : faire de l’économie la priorité de la prochaine mandature

Dans une économie très atone où les risques macroéconomiques s’accumulent et le ralentissement des investissements a fait retomber la croissance à 2 % en 2016, les enjeux économiques sont pourtant les grands absents du débat électoral. Les grandes réformes économiques ne sont pas au centre des programmes, et les partis ne s’affrontent ni sur le bilan ni sur les perspectives économiques. Le fait n’est pas nouveau : depuis la transition, les déterminants socioéconomiques du vote sont plus au niveau d’éducation et la situation géographique (ville / campagne, ou fiefs électoraux) qu’au niveau de revenu individuel de l’électeur ou au dynamisme économique de sa région.

Le scrutin aura lieu quelques semaines après la discussion engagée par la Commission de déclencher l’article 7 du Traité de Lisbonne pour la Pologne et la Hongrie. Ce sont les répercussions de ce déclenchement qui pourraient à moyen terme avoir le plus d’impact sur l’économie hongroise, car les fonds européens pour le prochain cycle (2021–2027) sont discutés alors que si la situation s’envenime, les deux pays pourraient voir leurs droits de vote suspendus au Conseil.

Les élections sont en prise directe avec ce processus, car l’article 7 sanctionne une « violation grave par un Etat membre des valeurs » de l’Union (démocratie, égalité, État de droit…). Ce sont les réformes institutionnelles du Fidesz au pouvoir depuis 8 ans qui ont mené la Commission à proposer le déclenchement, et suivant l’équilibre des pouvoirs au lendemain du 8 mars, la tendance pourrait s’accélérer ou s’inverser. L’enjeu économique est considérable pour la Hongrie : les transferts nets européens représentent 6 % de l’économie nationale, un record absolu (la Bulgarie, est deuxième à 4,5 %, est devancée de loin). À court terme cependant, l’enjeu économique de l’élection semble faible, car les secteurs réglementés ont été systématiquement réformés et leurs intérêts verrouillés par des concessions longues ou des acquisitions. Les centres de pouvoir et de décision sont également suffisamment sous contrôle pour qu’aucune fuite de capitaux ne soit à craindre si le Fidesz perd sa majorité ou qu’un afflux ne doive être attendu s’il retrouve la majorité des 2/3. C’est sur le long terme que l’enjeu de l’élection d’avril 2018 pèse sur l’économie hongroise : sur l’indicateur de Transparency International Corruption Perceptions Index, la Hongrie a glissé entre 2009 et 2017 de la 46ème à la 66ème place, derrière la Jordanie, Cuba ou le Montenegro.

Le deuxième enjeu de l’élection et de la prochaine mandature est évident : il faut que le développement économique redevienne le thème central de la vie publique hongroise : ce pays plein de potentialités en a radicalement besoin.

Troisième enjeu : un repositionnement de la Hongrie en Europe ?

Ces élections auront également un retentissement européen, exactement comme les élections présidentielles en République tchèque avaient attiré l’attention de tout le continent. Toute la question est de savoir si la nouvelle primature de Viktor Orban poursuivra sa ligne de rupture avec l’intégration européenne ou si elle choisir une inflexion.

Depuis au moins 2015, Viktor Orban a en effet choisi la ligne de la tension avec l’Union européenne : il a contesté la décision de l’Union de répartir la charge des migrants et des réfugiés en Europe ; il a activement contribué à l’activité du groupe de Visegrad qui réunit la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie dans un mouvement de promotion des souverainetés nationales contre les politiques fédérales et le couple franco-allemand ; il s’est ouvertement rapproché de la coalition ÖVP-FPÖ en Autriche ; il a insisté, dans les enceintes européennes, sur la nécessité de conserver une coopération avec la Russie ; il a même réclamé 500 millions d’euros aux institutions européennes pour compenser les dépenses engagées par la Hongrie pour faire face à l’afflux de migrants. En retour, l’Union européenne a engagé des procédures notamment concernant la régularité de l’utilisation des fonds structurels en Hongrie.

Toutefois, la nouvelle mandature d’Orban interviendra dans un contexte qui l’incitera peut-être à des inflexions. Tout d’abord, durant la crise consécutive à l’affaire Skripal, la Hongrie s’est affirmée, de façon inattendue, comme un avocat de la ligne dure sur l’expulsion des diplomates russes. En outre, le gouvernement de coalition allemand ayant été constitué et des initiatives pour la relance de la construction européenne ayant été réalisées depuis l’élection d’Emmanuel Macron, la Hongrie ne sera plus en position de force pour faire entendre une tonalité souverainiste.

 

A quelques jours des élections législatives, un repositionnement européen de la Hongrie est tout à fait possible. Il est même souhaitable : de même que la Hongrie ne peut se passer de l’Europe, de même l’Europe ne peut se passer de la Hongrie.