Élections en Ukraine: vers la fin du clivage entre pro-russes et pro-européens? (BRET sur FigaroVox)

Dimanche 31 mars a lieu le premier tour de l’élection présidentielle en Ukraine. Cette élection est marquée par un reflux de l’influence russe et l’apparition de clivages politiques proches de ceux que connaissent d’autres pays européens, notamment le rejet des élites. En effet, les deux candidats attendus, le sortant Petro Porochenko et IouliaTimochenko, ne sont pas assurés d’accéder au deuxième tour d’avril.

Retrouvez la tribune ici : Bret Présidentielle Ukraine

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Le 31 mars prochain, les électeurs d’Ukraine éliront leur président. Cinq ans après le soulèvement de Maïdan, le début de la guerre dans le Donbass et l’annexion de la Crimée par la Russie, le 18 mars 2014 où en est le pays ? Cet Etat de 44 millions d’habitants, partenaire de l’Union européenne et potentiellement candidat à l’adhésion, a bénéficié d’un taux de croissance annuel de plus de 3% en 2018 mais il subit plusieurs crises : la guerre reste endémique dans l’est, le chômage est élevé (9%) et la corruption, forte malgré les efforts. Le pays est-il capable de prendre un nouvel élan à l’occasion des élections présidentielles du printemps et des législatives de l’automne ? Plusieurs transformations notables sont à l’œuvre aujourd’hui.

Le clivage entre pro-russes contre pro-européens s’affaiblit

La vie politique ukrainienne est en passe de perdre sa ligne de clivage historique entre pro-russes et pro-européens. Un peu comme l’Autriche et la France ont perdu la division bipartisane entre socialistes et conservateurs. Parmi les près de quarante candidats en lice pour l’élection présidentielle, seul Iouri Boiko (cf. photo) est ouvertement favorable à un rapprochement avec la Russie. Et il n’est crédité que de 10% des voix.

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L’évolution est considérable pour la scène politique ukrainienne : depuis l’indépendance en 1991, cette division politique, régionale, linguistique et économique est centrale pour la vie politique ukrainienne. Qu’on se rappelle la Révolution Orange de 2004, les conflits gaziers de 2008 et 2009 et le soulèvement de Maïdan : dans tous ces événements, c’est cette division qui était décisive. Le Parti des Régions, dirigé par le président Ianoukovitch incarnait l’ancrage de l’Ukraine dans la culture et la langue russe ainsi que la dépendance à l’égard de l’appareil industriel et du système oligarchique russe.

Désormais, tous les candidats majeurs, Petro Porochenko, Ioulia Timochenko et l’ancien ministre de la défense Anatoli Hrytsenko proposent une candidature de l’Ukraine à l’UE et à l’OTAN. Les pro-russes sont d’autant plus minoritaires que leurs électorats traditionnels sont coupés des élections : la Crimée ne participe pas au scrutin et le Donbass aura les plus grandes difficultés du monde à y prendre part. L’unité des pro-européens de Maïdan s’est estompée à mesure que la lutte contre les pro-russes devenait moins âpre.

De la méfiance envers les élites à la volatilité de l’électorat

Deuxième grande évolution de la scène politique, l’essor rapide et inattendu d’un candidat atypique : le comédien et producteur de télévision Vladimir Zelenski (cf. photo). Aujourd’hui crédité de 20% à 25% des voix, il a déclaré sa candidature (en russe) le soir de la Saint-Sylvestre et est depuis en tête de tous les sondages. Sa popularité tient à la série télévisée dans laquelle il incarne un ancien professeur, élu président, en lutte contre la corruption. Mais son succès encore virtuel résulte surtout de la méfiance des électeurs envers leur classe politique incapable de se renouveler. La plupart des candidats sont issus des élites économiques, politiques et administratives qui ont dirigé le pays depuis plusieurs décennies.

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Rejet des élites traditionnelles, méfiance envers les oligarchies, érosion des clivages habituels et émergence de figures et inattendues, voilà une tendance qui se manifeste partout dans l’Union. Par-delà le rapprochement avec la candidature Coluche en 1981, la figure de Beppe Grillo est la plus pertinente pour analyser le phénomène Zelenski, homme de spectacle sans expérience politique, créateur d’un mouvement politique en rupture avec les partis classiques, censeurs des élites installées. Par sa jeunesse, Zelenski peut aussi rappeler, certains leaders qui ont émergé en Espagne, avec Pablo Iglesias, en Pologne avec Robert Biedron et, bien sûr, en France avec Emmanuel Macron.

Un bilan ne suffit pas à assurer une réélection

En Ukraine comme dans l’Union, il ne fait pas bon aborder les élections en sortant. Le président sortant, Petro Porochenko, est relégué au mieux à la deuxième place dans les sondages face à une Ioulia Timochenko en pleine transformation, du moins dans l’image.

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L’action de l’oligarque du chocolat élu président en 2014 est pourtant substantiel. Il a maintenu l’ancrage de l’Ukraine dans le partenariat oriental de l’Union en concluant une série d’accords sur la libéralisation des visas, les échanges économiques ou encore la coopération administrative. Il a obtenu des plans de soutien financiers de la part de l’Union et du FMI. Il a cultivé les réseaux pro-ukrainiens aux Etats-Unis et obtenu la présence de conseillers militaires américains sur son sol. Sur le terrain, il a fait monter en puissance ses forces armées pour résister aux menaces orientales. Et dans le domaine symbolique, il a obtenu du patriarcat œcuménique de Constantinople le temnos rétablissant l’autocéphalie (l’autonomie ecclésiale) de l’église orthodoxe ukrainienne. Jouant d’abord sur la fibre nationaliste avec un slogan patriotique « Langue, Armée, Foi », il met désormais plutôt son expérience en avant pour discréditer la candidature Zelenski.

L’influence russe paradoxalement en décrue

Comme dans toute élection européenne, la Russie est redoutée pour ses ingérences. Cyberattaques, émissions de télévision discréditant les élections, etc. tous ces levers d’influence sont mobilisés par la Russie moins pour empêcher la réélection du sortant que pour prolonger l’instabilité du pays et entraver son mouvement vers l’UE et l’OTAN.

Ce qui est nouveau, c’est que, paradoxalement, l’influence de la Russie est de plus en plus malaisée dans le pays. Alors que la Russie a essayé de lutter contre l’influence occidentale à ses frontières, son intervention en Ukraine a largement discrédité pro-russes au Parlement et au gouvernement. Désormais, alors que les deux pays ont des histoires et des cultures profondément interpénétrées, la Russie est bien un étranger hostile.

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L’Ukraine aborde ces élections présidentielles et les élections législatives de l’automne en pleine mutation politique. Reste à savoir si le nouvel élan du pays sera confirmé par les électeurs ou si ceux-ci bouderont les urnes.