L’Europe fantasmée de l’Eurovision (BRET pour Atlantico)

A quelques heures de la finale de la 64ème édition du concours Eurovision de la chanson et à quelques jours des élections européennes, Cyrille Bret scrute l’identité collective que les Européens se rêvent dans le concours de variété réunissant plus de 41 pays. Retrouvez ici l’interview : Bret Eurovision

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L’Eurovision n’est pas synonyme d’Europe, pas plus que d’Union européenne : en témoigne la tenue cette année de la compétition à Tel Aviv, en Israël, lors de laquelle participeront de nombreux pays non-membres de l’UE tels l’Australie ou la Serbie. Pourquoi cette différence ? Qu’est-ce que cela dit de la vision géographique que se donne d’elle-même l’Eurovision ?

Cyrille Bret : l’Europe des paillettes et des chansons est bien différente de l’Europe des institutions. A quelques jours d’écart, les Européens vont voter. Le 18 mai pour choisir la chanson qu’il préfère dans la finale de l’Eurovision Song Contest. Et le 26 mai, sur un mode sérieux, pour élire les 751 eurodéputés chargés de les représenter directement dans les institutions de l’Union européenne.

Toutefois, l’Eurovision est complètement différent de l’Union européenne. Ce concours de variété est en effet organisé depuis 1956 par l’Union des radio-télévisions publiques européennes, l’UER. A l’origine, les grands radiodiffuseurs publics d’Europe occidentale (Belgique, Italie, Allemagne, France, Luxembourg, Suisse, Autriche, Danemark et Royaume-Uni) souhaitaient organiser une émission de divertissement pour les téléspectateurs des pays les plus engagés dans l’audiovisuel. Le concours s’est progressivement étendu. Notamment, après la chute du Mur, le concours de l’Eurovision a permis aux anciennes démocraties populaires (Hongrie, Pologne, etc.) et aux anciennes républiques d’URSS (Baltes, Russie) d’acquérir une existence festive sur la scène audio-visuelle européenne. On le voit : l’Europe de la variété déborde très largement les frontières géographiques ou institutionnelles de l’Europe. Récemment, la Géorgie, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont participé au concours. Moins récemment le Maroc, Israël et la Turquie ont pris part à la compétition. Plus loin encore, l’Australie a rejoint l’Eurovision en 2015, avec un grand succès populaire.

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L’Europe de l’Eurovision est un continent fantasmé à plusieurs égards : c’est une Europe capable de rassembler une large partie de la Méditerranée et de s’étendre au Caucase. C’est une Europe où la violence et la tension n’ont pas lieu d’être. Sous forme de compétitions parfois kitsch et souvent bon enfant, les coalitions se nouent (à l’Est ou au Nord de l’Europe) pour distinguer un candidat. En fait, l’Europe de l’Eurovision est une version euphorique de notre continent : sans frontières, sans guerres, sans alliances et sans hostilités, l’Europe des chansons fait (fictivement) communier les millions de téléspectateurs dans un spectacle babélien où chaque groupe de télévision public essaie de porter ses couleurs le plus haut possible.

Quelle place occupe l’Union européenne dans l’Eurovision ? Qu’est-ce que le poids des membres de l’organisation dans cette compétition culturelle peut nous apprendre ? Peut-on parler de compétition euro-mondialisée ? Ou de compétition « occidentale » ?

Cyrille Bret : dans l’UER, les cinq groupes audiovisuels les plus fortement contributeurs ont un accès direct à la finale. C’est le cas de la France et de l’Allemagne par exemple. L’Union des radiodiffuseurs européens est une organisation professionnelle internationale réunissant 75 membres actifs et 43 membres associés. Son siège est à Genève et son but est la promotion de l’activité des radiodiffuseurs publics qui y contribuent. Elle n’est pas une agence de l’Union européenne. Le cœur de l’UER est historiquement et financièrement européen : historiquement, elle a été créée pour organiser la télédiffusion du couronnement d’Elisabeth II. Financièrement, elle est essentiellement abondée par les grands radiodiffuseurs d’Europe occidentale. Ainsi les formations de journalistes ou les échanges de bonnes pratiques sont réglés sur les standards de la profession de l’Europe occidentale.

On peut être tenté de considérer que la compétition est occidentale : les « grandes puissances » de la variété, Australie, Royaume-Uni, Suède, France, etc. sont présents. En revanche, j’aurais tendance à souligner les caractéristiques proprement européennes du concours : chaque pays (ou plus exactement chaque groupe audiovisuel public) présente un candidat et défend ses chances. C’est le principe très européen d’égalité entre les Etats, qu’ils soient petits ou grands. En outre, chaque groupe audiovisuel se sent investi de la mission de promouvoir sa culture nationale (ou une version industrialisée) et de donner de la visibilité à son pays. Là encore, les prestations sont très européennes car elles insistent sur les différences presque folkloriques. L’Eurovision est loin d’être parfait mais il ne présente pas de show dénationalisé.

la tenue du concours en Israël a provoqué quelques polémiques. Quel rôle joue l’Eurovision pour l’Etat hébreu ?

Cyrille Bret : des dizaines d’artistes ont en effet appelé au boycott de la compétition, par les candidats et par Madonna, pour protester contre le sort de la population palestinienne. C’est que le concours intervient quelques semaines après la nouvelle victoire électorale du Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou. Le bilan de celui-ci est en effet préoccupant : annexions progressives des colonies, asphyxie des autorités publiques en Cisjordanie et à Gaza, répression massive, etc. Pour les autorités publiques israéliennes, l’Eurovision est une vitrine tout à la fois pour montrer l’échec des mouvements de boycott et pour promouvoir l’image du pays. L’Eurovision est en effet toujours une grande opération de nation branding du pays hôte comme les Jeux Olympiques ou les Mondiaux de football.

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Par-delà la conjoncture actuelle en Israël, la participation du pays à l’UER et au concours est un levier essentiel pour son image sur la scène internationale. Israël a en effet rejoint l’UER. De plus, le pays a remporté la compétition plusieurs fois : en 1979, 1998 et 2018. En outre, comme la règle est que le pays du candidat vainqueur organise la compétition l’année suivante, Israël a logiquement accueilli la compétition à trois reprises. A chaque fois, naturellement, l’Eurovision a servi de vitrine au pays.

Pour Israël, depuis toujours, la participation à l’Eurovision est un levier pour manifester son inscription dans l’espace européen en particulier et dans l’espace occidental en général.