Les résultats des législatives en Ukraine : les conséquences internes (René Rémond sur le Don 1/3)


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27 octobre 2014

Au lendemain des élections législatives en Ukraine, EurAsia Prospective consacre une série de trois articles aux effets de ces résultats, premièrement sur la situation intérieure ukrainienne, deuxièmement sur les relations avec la Fédération de Russie et troisièmement sur le partenariat avec l’Union Européenne. Inspirée par les analyses électorales de René REMOND, capable d’analyser « à chaud » des résultats et de les replacer dans les perspectives longues, cette série d’entretiens a pour ambition de dresser un bilan politique large sur un an de crise en Ukraine.

 

EurAsia Prospective (EAP) : Florent PARMENTIER, vous analysez la scène politique ukrainienne depuis plus de dix ans, quelles sont les principales tendances et les chiffres les plus significatifs de ce scrutin.

Florent PARMENTIER (FP) : ces législatives anticipées ont été l’occasion d’un certain nombre de surprises, les anticipations liées aux sondages ayant été souvent démenties. Sur les élections auxquelles nous venons d’assister, le premier constat qui s’impose, c’est bien sûr que les partis souhaitant évoluer vers l’UE sont aujourd’hui majoritaires, pour diverses raisons sur lesquelles il faudra revenir. Le second, c’est le score un peu décevant de Petro Porochenko et celui plus haut qu’attendu d’Arseni Iatseniouk, le Front populaire, en tête, tous deux à 21-22% : tous les deux sont amenés à coopérer, et de leur bonne entente dépendra la tenue des réformes. Il est cependant préférable d’inclure davantage de partis dans la coalition, afin de gagner en stabilité. Le troisième, c’est le résultat surprise de Samopomitch, 3e parti, et la meilleure résistance que prévue du bloc d’opposition, issu du parti des Régions et que de nombreux observateurs ne voyaient pas atteindre la barre des 5%. Les deux se trouvent finalement autour de 10%. Le quatrième, c’est la qualification du parti Radical de Lyashko et du parti de Ioulia Timochenko, mais avec des scores relativement décevants, entre 5 et 7%. Les autres, notamment les ultranationalistes de Svoboda et Pravyi sektor ne passent pas la barre des 5%, tout comme le parti communiste.

 

EAP : le scrutin s’est-il déroulé dans des conditions de transparences et de sincérité satisfaisantes ? L’absence de vote en Crimée et dans certaines régions orientales ne biaise-t-elle pas les résultats ?

FP : depuis ce qu’on a appelé le « 3e tour » des élections présidentielles de décembre 2004, on peut affirmer que les conditions de vote en Ukraine sont globalement satisfaisantes ; les problèmes sont plutôt en amont (financement de la vie politique) et en aval (responsabilité politique). Pour preuve, les différentes élections ont pu amener l’alternance, le pouvoir ayant changé de mains à plusieurs reprises. Viktor Ianoukovitch a par exemple pu conquérir le poste de Premier ministre à la faveur des législatives de 2006, un an et demi après la « révolution orange », pour se voir dépossédé du poste par les urnes un an plus tard. L’élection présidentielle de 2010 avait également été l’occasion d’un véritable affrontement politique entre Ioulia Timochenko et Viktor Ianoukovitch, débouchant sur une alternance là aussi. Ces alternances n’ont cependant pas masqué une absence de progrès de l’Etat de droit sur la décennie écoulée, au détriment des promesses de l’automne 2004.

Par ailleurs, il est évident que l’absence de vote en Crimée et dans le Donbass, combiné au climat « patriotique » en vogue, expliquent pour beaucoup les résultats des élections de ce dimanche.

 

EAP : les résultats sont-ils clivés territorialement comme ils l’étaient durant les élections régionales des deux dernières décennies ? Ces élections marquent-elles la montée en puissance de l’Ukraine occidentale ? ou même son hégémonie sur l’échiquier partisan ?

FP : en effet, historiquement, l’Ukraine de l’Ouest et de l’Est votaient de manière plus ou moins opposée avec des gradients selon les régions, et l’objectif était pour les partis politiques de convaincre les régions du centre. Il est encore trop tôt pour dire si cet équilibre est invalidé pour l’avenir, ou s’il n’est remis en cause que temporairement. Incontestablement toutefois, on a pu observer un basculement lors de ces législatives, qui était observable pour la première fois en mai dernier. Encore faut-il constater une chose : les partis dits pro-russes (le parti des régions était en réalité pro-Ianoukovitch beaucoup plus que pro-russe), comme évoqué plus haut, ont pâti de la perte de la Crimée, d’une partie du Donbass et de l’abstention de ses soutiens. L’instantané que nous voyons sous les yeux est celui d’un pays aspirant à la sécurité de son territoire ; dès lors qu’il faudra se prononcer sur des questions identitaires, sociales et économiques, des fissures apparaîtront pour mettre à mal l’unité faite autour de programmes convergeant vers l’UE.

C’est la raison pour laquelle on ne peut sans doute pas parler de triomphe de l’Ukraine occidentale, mais plutôt de « moment sécuritaire » qui impose des choix aux citoyens ukrainiens. Quand les tensions sécuritaires s’apaiseront, le champ politique pourrait de nouveau évoluer. On pourrait tout à fait imaginer une fracture rapide au sein de la coalition qui se mettra en place, comme cela avait été le cas à l’automne 2005, pour cause de divergences politiques.

 

EAP : S’agit-il d’un triomphe pour le président Porochenko ? Le 26 octobre confirme-t-il le 25 mai 2014, date de l’élection du nouveau Président ?

FP : au lendemain soir des élections, le Bloc Porochenko, qui regroupait les troupes du Président Porochenko et du maire de Kiev Vladimir Klitschko,  n’est pas certain de passer devant le Front populaire (parti d’Arseni Iatseniouk). On peut parler d’un raz-de-marée prévisible pour les pro-Européens, mais certainement pas d’un triomphe pour Porochenko : son capital a quasiment fondu de moitié en quelques mois, certes au profit d’un allié politique. Le plébiscite ne s’est pas répété, peut-être du fait de la nature de l’élection mais aussi du contexte.

A cela, certainement deux raisons. La première est que les Ukrainiens n’ont pas voulu mettre tous les œufs dans le même panier ; il est vrai qu’un pouvoir trop centralisé autour des élites politiques et des groupes d’intérêts pourrait se voir confisqué par ces derniers, et de cela, les Ukrainiens dans leur majorité ne veulent pas. A contrario, si le pouvoir est trop divisé, il perdrait de sa latitude d’action, comme cela avait été le cas après la révolution orange. L’équilibre sera donc ténu à maintenir dans le temps. La deuxième est que le Président Porochenko, en responsabilité, est contraint de ne pas ignorer les réalités : il doit composer avec la Russie et les séparatistes. Le Premier ministre a pu être plus revendicatif sur ce terrain géopolitique, mais sa mission consiste essentiellement à mener des réformes économiques, qui risquent de le rendre impopulaire dans quelques mois ; la tâche est difficile.

 

EAP : qui sera le prochain premier ministre et avec quelle majorité gouvernera-t-il à la Rada ?

FP : dès les premiers résultats des sondages sortis des urnes, une évidence s’est imposée : Arseni Iatseniouk est le mieux placé pour se succéder à lui-même. En effet, en faisant jeu égal avec le Président, en le devançant légèrement même, il devient un pilier incontournable de toutes futures coalitions. En outre, dans un premier temps, la plupart des partis ont intérêt à joindre la coalition, à être du côté de l’action ; ce n’est qu’ensuite qu’ils tenteront de se dédire, au fur et à mesure des difficultés qui jalonneront le chemin de la coalition. On peut donc s’attendre à ce que différents partis s’associent au duo Iatseniouk / Porochenko ; cela rendrait d’ailleurs la coalition plus stable.

 

EAP : les électeurs ukrainiens ont-ils récompensé les partisans de la manière forte et du nationalisme dans la gestion du conflit oriental ?

FP : on peut considérer cette question sous plusieurs angles. Entre le Président et le Premier ministre, c’est la ligne dure du dernier qui a marqué des points dans l’opinion publique : la manière forte n’est donc pas rejetée dans les faits. D’autant que de nombreux vétérans vont entrer au Parlement, fort d’une légitimité patriotique nouvelle. Toutefois, et il faudra y revenir, les partis ultranationalistes n’ont pas réalisé des scores dignes de leur attente ; même si Dmitri Iarosh, le chef de Pravyi Sektor (extrême-droite) a fait son entrée au Parlement (dans la circonscription de Dniepropetrovsk) et que le parti Radical, populiste, entre lui aussi au Parlement, le parti Svoboda en serait exclu, n’atteignant pas le seuil des 5%.

Paradoxalement, le discours patriotique s’est répandu alors que le poids des partis nationalistes reste contrôlé. C’est sans doute lié au fait que la ligne « patriote et européenne » s’est imposée dans la campagne, mais si tous les « patriotes » ne sont pas nécessairement pro-européens (Pravyi sektor en étant l’exemple).

 

EAP : ce scrutin marque-t-il le retrait de Ioulia Timochenko ?

FP : le risque pour Ioulia Timochenko est effectivement de devenir ce qu’était Daladier sous la IVe République : le rayon de lumière d’un astre mort. Comme Daladier, Ioulia Timochenko a été Première ministre, avant des événements tragiques. Comme Daladier, la « princesse de gaz » a été arrêtée par le nouveau régime, pendant plus de deux ans, avant d’espérer revenir en politique. Comme Daladier, elle devient la relique d’une époque révolue : Daladier a pu être député et maire d’Avignon après la Seconde Guerre mondiale, mais sa carrière ministérielle était terminée. Il n’est pas sûr qu’elle parvienne à sortir de cette situation, sa vocation à jouer les premiers rôles semblant s’évanouir par la même occasion.

 

EAP : quelle est la signification politique de la percé du parti Samopomitch, nouveau venu sur la scène politique ukrainienne ??

FP :  La troisième place de Samopomitch, le parti du maire de Lvov Andrei Sadovy, constitue assurément une des grandes surprises du scrutin. Il faut certainement voir dans ce résultat le rejet profond de l’oligarchie dans l’opinion publique ukrainienne : la liste, contrairement à ses principales concurrentes, n’a pas d’anciens ministres dans ses rangs. Cette absence de connexion aux oligarques a permis à ce parti de dépasser sa base régionale étroite, jusqu’à séduire près d’un quart des habitants de Kiev. De ce point de vue, on peut s’attendre à ce qu’Andrei Sadovy soit un homme politique qui compte dans les prochaines années.

 

EAP : le parti communiste ne sera pas représenté à la Rada. Est-ce le symptôme d’une droitisation de la politique ukrainienne?

FP : lorsque l’on parle de « droitisation », il faut que l’on se mette d’accord sur les termes. En France, René Rémond avait divisé classiquement les droites selon trois courants : les légitimistes, les bonapartistes et les orléanistes. Une telle grille de lecture peut-elle être appliquée telle quel à l’Ukraine ? Difficilement, car l’histoire politique française, centralisatrice de la monarchie française au bonapartisme, s’avère très différente des clivages que l’on trouve en Ukraine, où ceux-ci superposent des éléments régionaux, linguistiques, économiques ou générationnels. Difficile de voir dans Svoboda ou Pravyi Sektor une droite légitimiste, sans autre forme de procès… De même, les assimiler à des ligues nationalistes de la fin du XIXe siècle en France ne fait pas totalement sens. Le parti communiste, lui même, n’est-il pas légitimiste à sa manière (fidèle à l’Union soviétique) ? Faut-il y voir un « parti de l’étranger », à la manière des émigrés de Coblence, puisque ses adversaires le dénonce comme une « cinquième colonne » prête à sa vendre à la Russie, soutenant l’annexion à la Crimée et une paix immédiate dans le Donbass ?

Prévisible, la chute du parti communiste, peu capable de se renouveler, était sans doute inévitable, ce qui contraste avec le parti des communistes de la République de Moldavie, qui lui résiste bien mieux.

 

EAP : à plus long terme, le déroulement, les résultats et les effets internes de ces élections sont-ils de nature à renforcer la démocratie en Ukraine ?

FP : la phase à laquelle nous venons d’assister est essentielle : la manière dont est formée la coalition va déterminer le cours politique du mandat de Petro Porochenko. Si le Président centralise la plupart des pouvoirs (ce qu’avait fait Saakashvili à son arrivée au pouvoir en 2003), alors son incitation à faire des réformes sera amoindrie ; s’il est en position de faiblesse, sa capacité à faire des réformes sera affaiblie (opposition entre Viktor Iouchtchenko et Ioulia Timochenko dès 2005). C’est la raison pour laquelle la politique ukrainienne dépendra de son Parlement.

Gardons toutefois à l’esprit que les chemins de l’Etat de droit sont semés d’embûches, et que les écueils à éviter sont nombreux…

 

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