Les résultats des législatives en Ukraine : les effets sur les relations avec la Russie (René Rémond sur le Don 2/3)

Vladimir POUTINE et Petro POROCHENKO à Minsk
Vladimir POUTINE et Petro POROCHENKO à Minsk, le 26 août 2014, sous les yeux de Noursultan  NAZARBAIEV

30 octobre 2014

Cet entretien est le deuxième volet de la série d’analyses que EurAsia Prospective consacre aux résultats des élections législatives en Ukraine, le 26 octobre 2014, près d’un an après Maidan. Il est consacré aux effets de ces élections sur les relations avec la Fédération de Russie.

EurAsiaProspective : les autorités russes critiquent-elles la sincérité ou la légitimité du scrutin du 26 octobre ?

Cyrille Bret : Moscou a pris acte de la sincérité du scrutin confirmé par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe dès lundi 27 octobre 2014, au lendemain des élections. Par la voix de son ministre des affaires étrangères, M. Sergueï Lavrov, les autorités russes ont rapidement annoncé leur intention de reconnaître la validité du processus électoral et les résultats des élections législatives. Il s’agit là d’un acte de bonne volonté important de la Fédération de Russie à l’égard de l’Ukraine, surtout si on le compare aux déclarations répétées des plus hautes instances russes durant la phase de transition entre le départ du Président Ianoukovitch, le 21 février 2014, et l’élection du Président Porochenko, le 25 mai 2014. En effet, durant plusieurs mois, les autorités russes avaient ouvertement douté de la légitimité du gouvernement temporaire de Kiev,  issu, selon elles, d’un processus révolutionnaire illégal. Par cette reconnaissance rapide, Moscou envoie un signal clair à Kiev : les autorités présidentielles, gouvernementales et parlementaires y sont légales et légitimes.

EAP : La Fédération de Russie reconnaît-elle ainsi son revers en Ukraine ?

CB : Loin de là. Dès le lendemain, le 28 octobre 2014, les autorités russes, toujours par la voix de M. Lavrov, ont annoncé leur intention de reconnaître également les élections de dimanche prochain, 2 novembre 2014, qui sont organisées par les mouvements séparatistes ou autonomistes de l’est du pays, dans les Républiques populaires de Donestk et de Lougansk (DNR et LNR). Ces élections sont considérées par les autorités de Kiev comme dépourvues de fondement juridique. le Ministre des affaires étrangères ukrainien, M. Klimkine avait, le 9octobre, pressé les autorités russes de dissuader les pro-russes de tenir cette élection. La réponse de Moscou à cette demande est éloquente : elle inflige un revers aux autorités de Kiev sur un des points les plus sensibles du débat politique ukrainien.

Par cette attitude, la Fédération de Russie souligne qu’elle reste fidèle à sa tactique depuis la Présidence Porochenko : d’une part, reconnaissance de jure des autorités à Kiev, et, d’autre part, contestation de facto de l’extension territoriale de ces autorités à l’est. En reconnaissant la victoire du Président Porochenko et du Premier ministre Iatseniouk tout en validant par avance le scrutin des rebelles, la Fédération de Russie minimise son revers.

EAP : les autorités russes avaient-elle un favori pour ces élections comme c’était le cas durant les précédents scrutins ?

CB : à la différence des élections générales de 2005, qui avaient vu la victoire du Président Iouchtchtenko, et de celle de 2010, qui avaient consacré la victoire du Parti des régions, nettement favorable à la Russie, du Président Ianoukovitch, les élections législatives du 26 octobre 2014, tout comme les présidentielles du 25 mai, ont opéré une transformation de l’échiquier politique ukrainien. Le clivage maintes fois réactivés dans les urnes, entre pro-russes et nationalistes, entre Ukraine orientale et Ukraine occidentale ou kievienne, ne s’est pas manifesté avec son acuité habituelle. Les raisons en sont évidentes et avaient été annoncées par EurAsia Prospective dans son article du 25 octobre sur le système politique ukrainien : en raison de l’annexion de la Crimée par la Russie, le 18 mars 2014, et de l’impossibilité d’organiser les élections législatives dans les districts orientaux où les combats continuent (Donetsk, Marioupol, Lougansk), les partis pro-russes n’ont pas pu mobiliser leurs réservoirs de voix. Le spectre politique ukrainien, du fait des initiatives du Kremlin, s’est aujourd’hui axé sur les tendances tournées vers l’Occident et vers l’Europe.

D’une certaine façon, aujourd’hui, les personnalités soutenues par le Kremlin (les anciens favoris) ont intégré le jeu politique russe, en Crimée, et ne rivalisent pas dans les urnes mais par les armes (dans le Donbass).

 

EAP : les résultats obtenus par les partis nationalistes alimentent-ils les critiques à Moscou ?

CB : les critiques sont effectivement virulentes, dans la presse russe, contre l’élection du chef de Pravy Sektor (Secteur droit), Dmytro Iaroch à la Rada, le parlement ukrainien. Ce parti politique est doté de militants armés et a participé, durant l’hiver 2013-2014, aux affrontements avec les forces de l’ordre alors loyale au Président Ianoukovitch. Pravy Sektor est depuis lors assimilé dans la presse russe à une organisation fasciste, ce qui constitue le summum de la disqualification politique dans la rhétorique du débat public en Russie.

EAP : la nouvelle majorité et le nouveau gouvernement aborderont-ils les relations avec la Fédération de Russie d’une nouvelle façon ? ou bien confirmeront-ils l’approche adoptée depuis mai 2014 et l’élection de Petro Porochenko ?

CB : les résultats des élections législatives du 26 octobre 2014 ne changeront pas fondamentalement la donne pour le dialogue entre Kiev et Moscou. Depuis l’élection du Président Porochenko en mai, la présidence russe a donné les signes évidents d’une reconnaissance de son autorité, par une rencontre en France lors de la commémoration du débarquement allié en Normandie, par une poignée de main médiatisé, le 26 août, à Minsk en Belarus, lors du sommet consacré au cessez-le-feu en Ukraine. Mais elle a en même temps poursuivi son soutien actif aux mouvements dans le Donbass. L’angle de Moscou n’est plus de critiquer les fondements des autorités ukrainiennes mais de limiter la portée de leur pouvoir dans l’est du pays. Les élections du 26 octobre confirment que Moscou continuera à négocier avec le nouvel homme fort d’Ukraine, Petro Porochenko, tout en entravant ses actions.

 

EAP : concernant la Crimée, les résultats des élections changeront-ils la donne ? La nouvelle majorité sera-t-elle plus ou moins offensive dans la revendication de retour à l’intégrité territoriale ?

CB : tous les partis élus à la Rada dimanche réclament le rétablissement de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Certains sont modérés dans leur approche mais d’autres, comme le parti radical, sont ouvertement favorables à la manière forte. Quant à la presse russe, elle traite de la Crimée comme d’une question séparée de la crise ukrainienne : comme si ce point était irréversible. Le destin de la Crimée ne se réglera sans doute pas dans la durée d’une législature de 5 ans.

 

EAP : concernant les négociations énergétiques, Moscou est-ils susceptible de trouver, dans le nouveau gouvernement, un partenaire susceptible de parvenir à un règlement durable du différend qui agite les relations entre les deux pays ?

CB : la ligne des autorités ukrainiennes dans la négociation gazière n’est que la résultante de contraintes multiples et de marges de manoeuvre réduites. Leur action est guidée par plusieurs facteurs qui échappent au choix des électeurs : la réduction des réserves énergétique de l’Ukraine à quelques jours, l’arrivée de la période hivernale rappelée aux électeurs par la tombée de la première neige le jour même des élections, ainsi que le système de paiement mensuel et à l’avance mis en place par Moscou depuis juin 2014. La nouvelle Rada ne pourra pas influer sur le contenu des élections

 

EAP : la nouvelle majorité sera-t-elle hostile à l’égard de l’idée de « fédéralisation » du pays portée par plusieurs analystes russes ?

CB : c’est tout l’enjeu de la législature qui s’ouvre : saura-t-elle tout à la fois renforcer l’unité et la souveraineté du pays tout en garantissant les droits des minorités linguistiques et les principes de libre administration locale? Etant donné le conflit dans les régions orientales, et compte tenu de sa composition la nouvelle Rada aura du mal à se garder des tendances centralisatrices qui lui avait fait commettre plusieurs faux pas notamment concernant le statut de la langue russe dans les actes officiels. Quoi qu’il en soit, la fédéralisation est aujourd’hui devenu un « thème russe » qui ne peut être considéré comme un horizon pour les autorités de Kiev. Tout au plus une décentralisation des pouvoirs pourra-t-elle être envisagée comme contrepartie de la cessation des hostilités.

 

EAP : de manière générale, ces élections consacrent-elles l’éloignement de l’Ukraine avec la Russie ?

CB : assurément, les autorités ukrainiennes entendent sortir de l’orbite russe. Les déclarations du Président Porochenko présentant le destin européen de l’Ukraine, le 30 octobre 2014, comme « irréversible » doivent s’entendre comme une distance croissante et irréductible avec Moscou. Toutefois, une législature ne suffira pas à effacer les liens linguistiques, historiques, familiaux, industriels et politiques qui rapprochent structurellement les deux pays. En d’autres termes, les deux Etats sont en train de prendre des voies divergentes mais les deux populations resteront structurellement proches.

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