Bruits de bottes grandissants en Ukraine : et si Poutine y va vraiment, que se passera-t-il ?

Atlantico : Après deux mois de trêve fragile – et ponctués par plusieurs accrochages d’ampleur-, l’Onu a partagé sa crainte d’une « Guerre totale » entre les deux pays. Un plan d’approvisionnement garanti à l’Union européenne, des soupçons de sous-marins russes évoluant dans la mer baltique au mois d’Octobre, des colonnes de chars observées depuis quelques jours… Quelle lecture peut-on faire de tous ces éléments disparates, et en quoi peuvent-ils nous éclairer sur les intentions – ou tout du moins la stratégie – de Vladimir Poutine ?

Florent Parmentier : il paraît évident que les moyens militaires et les signaux accumulés ces dernières semaines laissent peu d’espoir à une paix durable entre Russes et Ukrainiens, et ce alors-même que l’accord de Minsk n’est, depuis le départ, pas totalement respecté (la bataille de l’aéroport de Donetsk en est l’exemple le plus marquant). En même temps, la Russie a accepté de lâcher du lest sur les questions énergétiques, en acceptant un accord sur une baisse des prix du gaz pour l’Ukraine et la Moldavie.

En soufflant le chaud et le froid, en se montrant insensible aux sanctions qui lui sont adressées et en bombant le torse, la stratégie russe consiste à montrer quel est le rapport de force sur le terrain, qui ne laisse guère de doutes. Cette maîtrise du tempo fait partie de la stratégie russe, permettant d’obtenir davantage de concessions de la part des Américains et des Européens. Une reprise des hostilités ne ferait que confirmer la volonté russe d’accroître son influence sur la partie orientale de l’Ukraine, visant probablement un espace allant de Kharkov à Odessa.

Philippe Migault : Il faut raison garder et cesser d’entretenir la spirale de l’angoisse qui ne fait que monter davantage les uns contre les autres. Que vois-je depuis Paris, avec les quelques éléments auxquels j’ai accès, dépêches et autres ?

D’abord que l’OSCE ne parle pas de « colonnes de chars ». Elle a parlé de colonnes de camions et de camions-citernes et évoqué le chiffre de 4 T-72 et 5 T-64, soit 9 chars d’assaut au total, dans la région de Donetsk. Neuf chars çà peut paraître impressionnant sur le terrain mais ça ne fait même pas un escadron, c’est tout de même plus que juste pour lancer une hypothétique offensive. J’ai aussi regardé les camions et les canons de 122 mm évoqués par l’OSCE, grosso modo une ou deux douzaines de pièces apparemment en bon état, soit l’équivalent de trois batteries d’artillerie pour ce que j’ai pu voir, ce qui ne signifie pas qu’il n’y en ait pas plus. C’est un plus pour les séparatistes mais ce n’est pas ça qui va leur permettre de se lancer à la conquête de l’Ukraine…

Car en face, côté loyaliste, on se renforce aussi et on dispose, du point de vue du matériel, d’atouts bien supérieurs. D’une aviation de combat, d’abord. Certes celle-ci a subi de lourdes pertes contre les défenses sol-air séparatistes, mais si je devais prendre la route de Marioupol ou de Slaviansk dans un des blindés séparatistes évoqués par l’OSCE, je ne serais quand même pas rassuré… Une offensive, c’est aller vite, frapper fort, si possible en débordant l’adversaire via les grands axes ou les champs, donc à découvert. Si en face de vous vous avez quelqu’un qui sait bien se servir de son Sukhoï-25… Ensuite, aux côtés de l’aviation, les loyalistes disposent d’une artillerie bien plus puissante que les canons de 122 mm qu’ont obtenu les séparatistes : Human Rights Watch a constaté l’usage par les troupes de Kiev de lance-roquettes multiples Smerch et Ouragan de 300 et 220 mm. Ces engins sont parmi ce qui se fait de mieux au monde, il suffit de voir leur succès à l’export. Certains de ces systèmes portent à plus de 70 kilomètres, contre 15 pour les pièces de campagne vues dans la zone séparatiste. Là aussi, la puissance de feu n’est pas du côté qu’on croit. J’ai l’impression que plus qu’une offensive, on se dirige plutôt vers un renforcement des deux camps, qui se préparent à une longue guerre de position. Car il ne faut pas se leurrer : si l’armée ukrainienne s’est fait battre à plates coutures par les séparatistes en août dernier, ces derniers sont passés auparavant à deux doigts de la défaite. Nous sommes face à deux belligérants qui pour l’heure aspirent plus à panser leurs plaies qu’à en finir l’un avec l’autre, du moins je l’espère.

Certes l’ONU évoque sa crainte d’une « guerre totale ». C’est sans doute angoissant mais ce terme, du point de vue militaire et politique, désigne un conflit entre deux Etats engageant la totalité de leurs moyens et mobilisant toutes les ressources de leur économie et de leur population pour vaincre l’adversaire. Or je ne pense pas que de part et d’autre de la ligne de front on soit en situation de s’engager dans ce type de guerre contre tenu de la misère des populations et de l’effondrement des économies.

Certes, on pourrait assister à la reprise de combats de haute intensité, à des offensives limitées localement. Mais je ne crois pas à l’embrasement général, faute de moyens et – hormis les inévitables jusqu’aux boutistes de part et d’autre – faute d’envie.

Concernant les soupçons de sous-marins russes dans la Baltique, ce sont des soupçons. Le jour où il y aura des preuves on en reparlera. Arrêtons d’être paranoïaques.

Enfin les intentions de Vladimir Poutine nous les connaissons déjà. Je ne suis pas persuadé qu’il soit plus prêt que nous à risquer pour l’Ukraine une longue rupture diplomatique et commerciale entre l’Europe et la Russie, perspective qui ne profiterait à personne. Ce qu’il souhaite est simple : il veut s’assurer que l’Ukraine ne devienne pas un bastion euratlantiste à ses portes et stopper l’expansion de l’OTAN vers l’Est. Sur ce point je note d’ailleurs que Mikhaïl Gorbatchev lui a apporté le soutien le plus ferme, critiquant vertement les « Occidentaux », alors que jusqu’ici il s’était toujours farouchement opposé à lui, ce qui illustre bien ce qui se passe actuellement en Russie, dont la majorité de la population serre les rangs derrière Poutine.

En quoi la réticence des États-Unis à s’engager militairement dans des conflits qui l’opposent indirectement à la Russie, doublée de l’intérêt pour Moscou de ne pas voir les pays limitrophes comme l’Ukraine, ou la Géorgie rentrer dans l’Otan, pourrait-elle inciter Moscou à franchir une étape supplémentaire dans cette guerre ? Et dans quelle mesure cette somme d’intérêts pour les Russes à ne pas perdre du terrain en Ukraine fait qu’une « guerre totale » n’est effectivement pas une vue de l’esprit ?

Florent Parmentier : il paraît évident depuis 2008 que l’OTAN ne s’élargira pas davantage dans l’espace post-soviétique, ni en Ukraine ni en Géorgie, pour la simple raison qu’il n’existe pas de consensus au sein de l’Alliance à ce sujet. L’existence d’une entité séparatiste sur le territoire ne fait que confirmer cet état de fait.

En réalité, la nécessité d’une neutralisation de l’Ukraine aurait dû apparaître dès le renversement de Viktor Ianoukovitch, afin de couper l’herbe sous le pied des séparatistes. Le choix d’une « finlandisation » a été proposé par des personnalités comme Henry Kissinger ou Zbigniew Brzezinski aux Etats-Unis, ou Hubert Védrine en France. En faisant appel à une OTAN qui n’était pas en mesure d’intervenir, les autorités ukrainiennes n’ont pas rendu service à cette institution, qui apparaît impuissante, au grand regret des Polonais et à la grande crainte des pays Baltes, notamment la Lettonie qui abrite une importante minorité russe.

De ce fait, le risque d’une « guerre totale » en Ukraine n’est effectivement pas à écarter : contrairement à l’annexion de la Crimée, relativement indolore, le bilan du conflit en cas de reprise des hostilités sera beaucoup plus lourd. Les autorités ukrainiennes, qui doivent répondre à des demandes contradictoires d’ordre et de modération, se retrouvent dans une situation très difficile.

Philippe Migault : Sur la possibilité pour la Russie de s’engager plus loin dans cette guerre, je crois avoir déjà répondu dans le cadre de ma première question. Pour la « guerre totale », je recommande aux experts de l’ONU la lecture d’ouvrages sur la guerre de Trente ans ou sur la pensée de Ludendorff… Je plaisante bien sûr mais de grâce, arrêtons de nous faire peur, la situation est déjà bien assez dramatique comme cela. La Russie ne veut pas la guerre avec nous et n’en a pas les moyens. Quant aux Etats-Unis ils ne sont pas les seuls qui ne veulent pas s’engager militairement dans des conflits impliquant indirectement la Russie : le veut-on à Paris, Londres, Berlin ou Varsovie ? Sommes nous prêts à envoyer des hommes mourir pour Lougansk ? Non bien sur, hormis les exaltés habituels.

La Chine s’est symboliquement rapprochée de la Russie ces derniers mois, notamment au travers de l’importation de ressources russes comme le gaz ou le pétrole. La Chine pourrait-elle vouloir s’imposer comme l’arbitre du conflit ?

Philippe Migault : Non. Pékin a tout intérêt à tirer les marrons du feu. Et comme nous sommes en train de jeter les Russes dans les bras des Chinois, ceux-ci n’ont aucune raison de jouer les médiateurs.

Florent Parmentier : la Chine s’est effectivement affichée aux côtés de la Russie lors de la guerre en Ukraine, et a pu conclure un accord gazier avec Moscou en mai dernier après plusieurs années de négociation.

Cela ne signifie pas que toutes les difficultés et les méfiances réciproques sont surmontées pour autant. Cependant, elle peut difficilement passer pour « neutre » dans cette histoire, étant trop marquée en faveur de la Russie.

Par contraste, deux interlocuteurs à même d’arbitrer le conflit semblent se dégager depuis le début de cette crise : le premier, c’est l’OSCE, qui en tant qu’organisation internationale pourrait connaître un renouveau durable à la faveur de la crise ukrainienne. Le second, c’est la Biélorussie, dont on ne soupçonnera pas le Président d’être russophobe ; pour autant, Alexandre Loukachenko est un solide défenseur de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et se méfie profondément des demandes de fédéralisation proposée par la Russie, qui lui semblent constituer un danger insurmontable pour une Ukraine indépendante. Ces deux acteurs semblent plus souhaitables aux Européens et aux Russes que des Chinois qui ne souhaitent sans doute pas assumer de leadership dans la région.

Quel mode d’action la Russie pourrait-elle privilégier ? On se souvient que lors de l’invasion de la Géorgie en 2012, le commandement russe avait précédé la progression sur le terrain d’intenses attaques informatiques, dans le but de paralyser certaines fonction vitales et infrastructurelles du pays…

Philippe Migault : Je ne répondrai pas à cette question. Fort heureusement pour le moment ce que vous évoquez relève de la politique-fiction. Il sera toujours bien assez tôt pour parler tactique ou art opératif si le pire survient.

Préoccupons-nous plutôt de la manière dont nous autres, Français, Allemands, Italiens… pouvons procéder pour reprendre l’initiative, jouer ce rôle d’arbitre dont vous avez parlé à propos de la Chine et sortir de cette crise par le haut, le plus vite possible. Cette guerre a lieu sur notre sol, sur le sol européen. C’est à nous de la règler, entre nous, en mettant autour d’une table les dirigeants des principales nations européennes, dont la Russie, et l’ensemble des protagonistes ukrainiens.

Cyrille Bret : Les autorités militaires russes disposent depuis longtemps des experts et des équipements nécessaires pour mener des offensives dans le cyberespace. Les épisodes les plus connus sont les attaques répétées contre les Etats baltes durant les années 1990 et 2000 ainsi que l’offensive préparatoire en Géorgie que vous mentionnez. Plus largement, la Fédération de Russie actionne régulièrement ce vecteur d’influence pour rassembler des informations, désorganiser les circuits d’information de ses rivaux, etc.

Ce levier tactique n’est pas particulièrement nouveau. Ni pour la Fédération de Russie ni pour ses partenaires américains, français, britanniques ou encore chinois.

En revanche, la tactique choisie pour l’offensive imminente ou actuelle sera nécessairement moins phasée : d’une part, les troupes au sol soutenues par la Russie sont déjà installées le long de la ligne de front, d’autre part, ces troupes ont des objectifs terrestres évidents : la centrale électrique qui alimente Donetsk et Luhansk, l’aéroport de Donetsk et le port de Marioupol. Au nord les infrastructures nécessaires à la reprise de l’activité économique ; au sud, la route de la Crimée. La préparation de l’offensive sera sans doute plus meurtrière qu’une cyberattaque notamment par l’utilisation de blindés d’attaque et de l’artillerie lourde.

Le Premier ministre ukrainien, Arseni Iatseniouk accusait récemment Moscou d’avoir « franchi la ligne rouge des centaines de fois » pour dénoncer l’immobilisme occidental, leur « daltonisme géopolitique ». Qu’est-ce qui pourrait provoquer une réponse plus forte de la part de la communauté internationale, et surtout à quoi cette réponse pourrait-elle ressembler ?

Florent Parmentier : jusqu’à présent, la communauté occidentale n’a réagi à l’annexion de la Crimée et au conflit en Ukraine orientale qu’à travers des sanctions internationales, qui semblaient constituer une réponse a minima. Elle ne pouvait pas rester inerte, sans pour autant imaginer s’engager sur le terrain face aux troupes russes. Ces sanctions apparaissent parfois comme une fuite en avant, puisque les critères destinés à mettre fin aux sanctions ne sont pas clairs. Faudra-t-il attendre le retour de la Crimée en Ukraine pour les voir disparaître ? Il existe une sorte « d’Union sacrée » en Russie autour du retour de la Crimée, y compris parmi les opposants radicaux à Vladimir Poutine comme Mikhaïl Khodorkovski et Alexey Navalny. Le Premier ministre ukrainien a sans doute raison de dénoncer les agissements de Moscou, et la relative des Américains et des Européens.

De son côté, Vladimir Poutine a fait le calcul selon lequel, à ce moment de son mandat, Barack Obama va chercher à obtenir un accord sur le nucléaire iranien dans les prochains jours ; la Russie va tenter de se rendre indispensable sur ce dossier, afin d’obtenir des contreparties sur l’Ukraine. C’est sans doute la raison pour laquelle, de leur côté, les Etats-Unis et l’Arabie Saoudite entretiennent une pression à la baisse sur les cours du pétrole des dernières semaines, afin ramener la Russie à une politique moins interventionniste.

Si les opinions publiques réagissent sous le coup de l’émotion, les Etats occidentaux resteront pour leur part prudents dans leur réponse vis-à-vis de la Russie. A titre d’exemple, il faut se souvenir que le crash du vol MH 117 n’avait pas suscité autre chose que le courroux des chancelleries.

Philippe Migault : La ligne rouge a été franchie des centaines de fois par tout le monde dans le Donbass, comme dans toute guerre civile. Arseni Iatseniouk est dans son rôle en diabolisant la Russie, ce n’est pas pour cela qu’il peut se permettre de donner des leçons.

Quant à la communauté internationale je note qu’elle est trés profondément divisée. Chinois, Indiens, Brésiliens… ont refusé de s’aligner sur les sanctions vis-à-vis de la Russie. Pékin et New Delhi ont même insisté sur la solidité de leur partenariat stratégique avec Moscou. Les marchés que nous perdons en Russie sont aujourd’hui récupérés par les Suisses, les Israéliens, les Egyptiens, les Marocains, les nations latino-américaines… Il faut arrêter de s’imaginer que la « communauté internationale », c’est Washington, Londres, Berlin et Paris. Parce que nous ne représentons plus que nous-mêmes. Dans cette affaire « l’Occident » est seul et loin, par ailleurs, d’être uni. Nous ne bougerons pas, à moins que la Russie décide de marcher sur Kiev. Et même dans un tel cas de figure, nous nous en tiendrons à des sanctions économiques et diplomatiques accrues, nous n’irons pas jusqu’à l’intervention armée.

Cet entretien a été publié sur Atlantico :

http://www.atlantico.fr/decryptage/bruits-bottes-grandissants-en-ukraine-et-poutine-va-vraiment-que-se-passera-t-guerre-florent-parmentier-philippe-migault-roland-1854934.html#WPaWxOTC5sB0ryB8.99

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