Jusqu’où peuvent mener les tensions entre l’UE et la Russie ?

ENTRETIEN pour L’Orient – Le jour

19/11/2014

Le sommet du G20 a notamment été marqué par les critiques adressées par les puissances occidentales au président russe Vladimir Poutine. La situation en Ukraine divise les deux parties et agrandit tous les jours un peu plus le fossé qui sépare l’Union européenne (UE) et son voisin russe, faisant craindre les pires scénarios. Cette crise n’ayant que peu de chances d’être résolues à court terme, l’on se demande naturellement jusqu’où iront les deux acteurs. Pour répondre à ces interrogations L’Orient-Le Jour a interrogé Florent Parmentier, maître de conférences à Sciences Po. Il vient de publier Les chemins de l’État de droit, La voie étroite des pays entre Europe et Russie, Paris, Presses de Sciences Po, 2014.

Concernant les possibilités de nouvelles sanctions, quelle est la véritable marge de manœuvre de l’UE vis-à-vis de la Russie ?

Il faut garder en tête que les sanctions sont coûteuses non seulement pour les Russes, mais aussi pour les Européens, beaucoup plus que pour les Américains. L’appétence pour les sanctions n’est pas forte, mais la dégradation de la situation sur le terrain la rend probable : la trêve issue des accords de Minsk n’est pas respectée. Si l’on regarde la manière dont ont été prises les sanctions, on observe qu’il y a toujours des étapes supplémentaires possibles ; les Européens ne sont pas allés tout au bout des possibles dès le départ. Et les sanctions ont eu indéniablement des effets sur la croissance russe. Toutefois, une politique de sanctions qui n’impliquerait pas la City n’aura pas de force réelle : c’est là que réside la marge de manœuvre de l’UE.

L’Allemagne semble avoir une position nettement plus nuancée sur la politique russe. Comment l’expliquez-vous ? Berlin a-t-elle les moyens de calmer le jeu ?
L’Allemagne reste avant tout un allié indéfectible des États-Unis, mais elle ne peut se permettre de tourner le dos définitivement à la Russie, qui est devenue un partenaire économique important pour Berlin, pas seulement sur l’approvisionnement en gaz. Alors qu’une politique « réaliste » de l’ancien chancelier Schroeder puis d’Angela Merkel au milieu des années 2000 semblait ouvrir la voie à une coopération germano-russe étroite pour les prochaines années, celle-ci est aujourd’hui gênée par le tournant plus nationaliste et agressif de Vladimir Poutine à propos de l’affaire ukrainienne.
Pour l’heure, les relations tendues avec la Russie au niveau européen ne semblent pouvoir s’apaiser qu’avec un changement de politique à Moscou. Nous ne prenons pas cette voie.

Comment la France peut-elle gérer l’affaire de la livraison des deux Mistral sans perdre son crédit au niveau international ?
La position française est compliquée : les « contractualistes » rappellent que la France s’est engagée et ne peut se retirer de cet accord, les « dénonciateurs » avancent que l’heure est trop grave pour livrer un BPC. Chaque côté insiste sur les risques de perte de contrat d’armement, du fait de la perte de la parole française. Le problème français est d’avoir du mal à formuler une position claire, audible et incontestable. Le fait d’avoir misé sur l’apaisement de la crise ne semble pas fonctionner ; l’opinion aussi bien que les dirigeants politiques sont divisés.
Le contrat avec la Russie met clairement la France dans l’embarras, et elle doit faire en sorte d’obtenir des compensations au niveau européen, par exemple en bénéficiant d’un choix politique de Varsovie dans l’appel d’offres polonais en matière de défense. Dans le cas contraire, sans soutien de ses alliés, la France pourrait être contrainte d’aller au bout de son contrat.

Quelle serait la réaction russe si l’UE continuait de durcir sa politique à son égard ?
La Russie pourrait envisager d’autres représailles après celles qu’elle a déjà prises contre les agriculteurs européens ; cibler d’autres catégories fragiles ; s’appuyer sur les partis antibruxellois au sein de l’UE pour bloquer la politique de sanctions ; continuer son rapprochement avec la Chine pour montrer qu’elle a une alternative… Lorsque l’on parle de durcissement, il faut toutefois garder en tête que les chancelleries européennes n’enverront très vraisemblablement pas d’hommes sur place. Beaucoup en Ukraine reprochent au contraire aux Européens leur absence de dureté et d’engagement…

Doit-on craindre une escalade des tensions entre la Russie et l’UE ?
Les tensions ont atteint un niveau inégalé depuis des décennies ; nous sommes passés de la déception à l’incompréhension, puis à la défiance réciproque : la dégradation sans précédent des relations entre Russes et Ukrainiens est l’illustration de l’ampleur de la crise actuelle. Le crash de l’avion de ligne MH 117 et la guerre en Ukraine ne font que nourrir la défiance. Or, à un moment, il faudra nécessairement trouver une solution diplomatique si l’on veut sortir du conflit actuel, qu’on ne voit pas arriver prochainement…

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