Sanctionner la Russie pour punir l’impérialisme ou favoriser la paix ?

logo-atlanticoEntretien – Atlantico.fr – Cyrille BRET – Florent PARMENTIER – 31 janvier 2015

Alors que les forces séparatistes sont à l’offensive depuis deux semaines à l’est dans la région de Donestk et dans le sud autour de Marioupol, Atlantico.fr revient sur les effets des sanctions prises par l’Union européenne. Cyrille BRET et Florent PARMENTIER précisent les conditions de succès et les limites des sanctions internationales :  » Les sanctions sont comme les uppercuts à la boxe : elles ne font reculer l’adversaire que s’il sent encore la douleur causée par les coups. Or la Russie perçoit le conflit, les sanctions et les réponses aux sanctions d’une façon bien différente de celle des opinions occidentales. » L’Union européenne, en décidant de prolonger de six mois les sanctions décidées en 2014, n’obère pas nécessairement les chances de négociations : elle instaure un rapport de force pour aborder des négociations en position favorable. Symétriquement, la rupture des négociations prévues à Minsk, vendredi 30 janvier 2015, par les séparatistes obéit sans doute à une stratégie plus globale vis-à-vis de Kiev : aborder les pourparlers forts d’une continuité territoriale au moins potentielle entre le bassin du Don, la bande littorale autour de Marioupol et la Crimée.

Retrouvez l’entretien sur : http://www.atlantico.fr/decryptage/jeu-dangereux-en-ukraine-comment-risque-guerre-percu-russes-echappe-europe-1979447.html

Face au regain de violence entre les séparatistes soutenus par la Russie et les forces ukrainiennes, une réunion extraordinaire des ministres des affaires étrangères européens a été convoquée pour ce jeudi 29 janvier. Les sanctions imposées en mars dernier à la Russie devraient être prolongées de six mois, la liste noire des personnalités visées élargie, et de nouvelles mesures pourraient être prises.

1. Les Etats européens peuvent-ils raisonnablement s’attendre à ce que le maintien des sanctions contribue à apaiser la situation ?

Cyrille BRET : Prendre des sanctions n’apaise pas les conflits. Mais prendre des sanctions, c’est courir le risque d’augmenter la tension pour enrayer une escalade supplémentaire de la violence.

D’un point de vue structurel, les sanctions économiques, financières et administratives prises par l’UE à l’égard de la Fédération de Russie sont destinées à entretenir le rapport de force avec les autorités de Moscou. Les sanctions ciblées sur des individus sont censées accentuer la pression sur l’entourage des sphères dirigeantes. Depuis plusieurs mois, les Etats-membres de l’Union européenne – en particulier la Pologne, les Etats baltes et l’Allemagne –sont persuadés que les autorités russes ne comprennent que le rapport de force. D’où le recours aux sanctions, tablant sur la capacité de Moscou à voir son intérêt bien compris et se fondant sur le caractère inacceptable, par les populations, de restrictions dans le mode de vie, l’investissement et la consommation.

De manière plus conjoncturelle, dès que Moscou ou les insurgés font une percée militaire – comme cette semaine à l’aéroport de Donetsk et dans la région de Marioupol – les Européens réagissent en leur infligeant des dommages sur un autre plan : financier, monétaire, commercial, industriel ou administratif. Le risque est que les cibles des sanctions y soient de moins en moins ressenties : la propagande nationaliste peut renforcer l’unité autour du chef, des stratégies de contournement ou à des renversements d’alliance avec la Chine peuvent être trouvées. Après tout, le blocus continental infligé à la France napoléonienne a généré des alternatives dans l’alimentation des marchés en sucre.

Les sanctions sont comme les uppercuts à la boxe : elles ne font reculer l’adversaire que s’il sent encore la douleur causée par les coups. Or la Russie perçoit le conflit, les sanctions et les réponses aux sanctions d’une façon bien différente de celle des opinions occidentales.

2. Barack Obama a insisté sur l’importance des sanctions économiques, et s’est même félicité de leurs effets. La guerre n’est pas une option envisagée côté occidental, mais qu’en est-il dans l’opinion publique russe ? Si Vladimir Poutine cessait de soutenir les séparatistes, cela ne serait-il pas considéré comme un aveu de faiblesse par ses soutiens ?

Florent PARMENTIER : Il est vrai que les stéréotypes sur la Russie, Etat autoritaire à l’intérieur et agressif à l’extérieur, ont la vie dure dans les cercles politiques américains, et l’on peut concéder que Vladimir Poutine n’a fait que les renforcer en prenant une posture agressive à plusieurs reprises au cours de ce conflit. L’opinion publique américaine conçoit majoritairement le conflit actuel comme une agression délibérée de la Russie contre un Etat souverain. Cette critique de la Russie sera d’ailleurs renforcée en cas de victoire des Républicains à la présidentielle en 2016 : bien que partageant des valeurs inspirées du conservatisme social avec Russie Unie, une nouvelle dégradation des relations russo-américaines serait à attendre, sans réelle opportunité de rapprochement en dehors d’un facteur extérieur.

A l’opposée, l’opinion publique russe avait été choquée des interventions américaines au Kosovo, contre les Serbes, et contre l’Irak, et comprend mal qu’on lui fasse la leçon aujourd’hui. Elle considère majoritairement qu’elle est dans son droit, aidé en cela par des médias qui ont façonné l’histoire suivante : la chute de l’URSS a laissé de nombreux russes au-delà des frontières, tout particulièrement en Ukraine. Elle a laissé hors de l’orbite de Moscou des territoires historiquement russes, à l’exemple de la Crimée. En outre, l’opinion publique perçoit difficilement la possibilité d’un éloignement de l’Ukraine par des voies politiques : la révolution orange de 2004 avait ainsi constitué une humiliation pour Vladimir Poutine, qui n’avait pas anticipé la défaite de Viktor Ianoukovitch, due à l’incapacité de ce dernier à verrouiller des résultats obtenus par tous les moyens. Dix ans plus tard, afin d’éviter une nouvelle déconvenue qui aurait pu aboutir à l’expulsion de la base de Sébastopol ou un rapprochement avec l’OTAN, les dirigeants russes ont intimidé les autorités en place, dénonçant un coup d’Etat fasciste soutenu en sous-main par les Etats-Unis. Cette vision reste dominante pour tous les citoyens s’informant par les chaînes de télévision russes, ce qui n’incite pas le Président Poutine à la faiblesse. Au vu de ces éléments, on conçoit hélas bien que les opinions publiques des deux pays resteront durablement divisées sur ces questions.

3. Si les Etats occidentaux persistent durablement dans leur politique de sanctions, quelles pourraient être les conséquences ? Peut-on dire qu’ils se livrent à un jeu dangereux dont ils ne maîtrisent pas tout à fait les règles ?

Florent PARMENTIER : La politique de sanctions était une réponse à l’annexion de la Crimée, devant laquelle les Européens ne pouvaient rester indifférents, puisqu’il s’agissait de modifier les frontières d’un Etat souverain. Les dirigeants russes prétendent n’avoir fait qu’utiliser le « précédent Kosovo », en arguant du soutien de la population à son projet de rattachement.

Elles ont ensuite fait l’objet de plusieurs vagues allant croissantes, mais elles posent un problème essentiel : la question de leur sortie. La Russie ne se résoudra pas à rendre la Crimée à l’Ukraine, ne se sentant pas liée par son rattachement à l’Ukraine sous l’Union soviétique en 1954 ; elle pourrait en revanche faire davantage de concessions sur le Donbass. Si on lie la fin des sanctions à l’évacuation de la Crimée, nous risquons de nous retrouver dans une impasse pour l’ensemble des acteurs. Les Européens risquent donc fort de se trouver dans une situation où elle ne pourra pas se mettre d’accord sur autre chose qu’un statu quo en la matière, dont on conviendra qu’il a eu des effets, mais également des coûts pour les Européens, et cela sans que le conflit ne prenne fin.

Or, le conflit exige une solution politique qui ne passera pas nécessairement par le plus petit dénominateur commun. Elle passe notamment par une réforme profonde des institutions politiques ukrainiennes, à même de fédérer les citoyens. Dans ce domaine, les Européens sont capables de proposer des solutions pragmatiques, fondées sur ses savoir-faire en matière d’assistance technique à l’établissement d’un véritable Etat de droit.

4. Au lieu du « tout sanctions », quelle logique les Occidentaux devraient-ils adopter pour sortir de la crise actuelle ? Par exemple, rejeter l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, cela ne serait-il pas de nature à désamorcer en partie la situation ? (ce qui n’exclurait pas forcément une coopération économique renforcée avec l’UE…)

Cyrille BRET : La ligne de crête entre sanctions et sortie de crise est difficile à trouver aujourd’hui. Le décalage entre le point de vue russe et le point de vue occidental que ce qui est perçu comme neutre par les Occidentaux est senti comme une agression par les Russes. Ainsi, le vote de la Rada, le parlement kiévien, en faveur d’une candidature de l’Ukraine à l’OTAN est considérée comme relevant de la souveraineté nationale à l’Ouest. C’est une provocation et une ligne rouge non négociable pour une Fédération de Russie soucieuse de préserver les lambeaux de sa sphère d’influence et les vestiges de son « étranger proche » auquel elle ne reconnaît qu’une « souveraineté limité » selon l’adage de Leonid Brejnev. Annoncer des sanctions pour demain, en adopter certaines et les mettre en œuvre ne constitue – et ne doit constituer – qu’un des aspects de la réponse des Européens aux actions militaires des séparatistes et à la posture stratégique de la Fédération de Russie dans ce conflit. Le régime des sanctions ne doit pas être conçu en Europe comme un moyen pour amener la Russie à résipiscence. Il doit être un aiguillon pour guider la Fédération vers une sortie de crise et des concessions graduelles. Ainsi, contre la « neutralisation » ou la « finlandisation » de l’Ukraine, c’est-à-dire sa non adhésion à l’OTAN, concession aux Russes, les Européens pourraient négocier une non-ingérence militaire dans la région du Donbass. Les concessions doivent être opérées également par les Etats-Unis concernant le bouclier anti-missile, et par les autorités ukrainiennes concernant l’organisation constitutionnelle des territoires orientaux et méridionaux du pays. Pour que la crise s’apaise, le rapport de force avec Moscou est une condition nécessaire mais non suffisante : il faut proposer une voie de sortie à un pouvoir russe raidi par la récession économique, l’isolement diplomatique et la verticale du pouvoir politique. Le bras de fer doit déboucher sur une danse à deux, c’est-à-dire vers un mouvement coordonné et coopératif vers le même objectif.

1 commentaire

  1. Comment engager un ‘dialogue’ nécessaire à la construction de la paix quand l’un des intéressés n’en veut pas ? Bien au contraire.
    L’attitude de la Russie ne fait que se conforter dans la ligne qu’elle a tracée dès le début du conflit.
    Les populations, pourtant les seules véritables victimes du conflit, totalement endoctrinées par un régime autoritaire, ne peuvent parvenir à se libérer de l’emprise des propagandes nationalistes belliqueuses, engluées dans une vision passéiste d’un pays autrefois ‘puissant’ par sa menace toujours entretenue et à présent aux prises avec les spasmes de plus en plus violents d’une déchéance annoncée.
    V. V. Poutine peut-il contrôler l’intégralité des paramètres dans son pays jusqu’à l’insoutenable et entraver toute forme de liberté sans que les responsables internationaux trouvent comment agir efficacement pour ne plus rester de simples spectateurs d’un pays en décomposition avancée et d’un peuple à l’agonie ?
    A-t-il les cartes en mains pour museler tous les secteurs de la vie, en Russie et dans le monde ?
    Bafouer le droit, internationalement reconnu, au prix de tant de vies et de populations déplacées, est-il aujourd’hui concevable ?
    Qui pourra dire, devant l’Histoire : ‘On n’a pas pu arrêter les exactions de l’autocrate’ ?

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