Entretien avec K. ZHUK : « saisir l’opportunité d’engager un dialogue » avec la Biélorussie

Katia Zhuk est professeur affilié à Grenoble Ecole de Management. Elle revient dans cet entretien sur le contexte actuel en Biélorussie, entre crise en Ukraine, Russie et Union européenne.

En quoi la Biélorussie est-elle un Etat « à part » au sein du Partenariat oriental ? 

La Biélorussie fait officiellement partie des six pays concernés par le Partenariat oriental de l’Union européenne. Cependant, ce pays est de facto exclu de ses programmes et ne participe plus à ses sommets. Cela s’explique en premier lieu par le régime autoritaire instauré dans son pays par Alexandre Loukachenko. Le cadre juridique du Partenariat ne fournit pas de bases juridiques spécifiques pour le cas que représente la Biélorussie aujourd’hui. L’une des insuffisances du Partenariat oriental trouve son origine dans la tentative de proposer un cadre de voisinage commun à des pays aussi différents que la Biélorussie, l’Ukraine, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, etc. Le second facteur explicatif, également en lien avec le précédent, concerne les liens forts qu’entretient la Biélorussie avec son voisin de l’Est, la Russie. L’imbrication entre ces deux pays est probablement la plus forte de l’espace post-soviétique, ce qui se traduit par une dépendance économique et financière, par une intégration dans une Union économique eurasiatique depuis janvier 2015, par la mise en place progressive d’Union d’Etats, par l’imbrication des espaces publics à travers les médias, etc.

La crise en Ukraine semble avoir ouvert une fenêtre d’opportunité pour que Minsk et Bruxelles puissent trouver une nouvelle formule de voisinage, une forme de Partenariat Oriental renouvelé, plus nuancé et répondant mieux à la réalité de chacun des pays de voisinage européen. Le président biélorusse se montre incomparablement plus conciliant qu’auparavant vis-à-vis de l’Occident (changement de cap ou jeu stratégique pré-électoral ?), alors qu’il était diabolisé pendant plus de deux décennies. L’Union européenne s’apprête, quant à elle, à faire une « grande révision » de ses instruments de voisinage, à l’ordre du jour du prochain sommet du Partenariat Oriental à Riga, auquel d’ailleurs A. Loukachenko est attendu, malgré son appartenance à la liste européenne de personnalités biélorusses « non grata ».

 

Comment perçoit-on la crise ukrainienne depuis Minsk ?

La crise ukrainienne est vécue comme un drame sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (appelée la « Grande guerre patriotique » en Biélorussie). Au-delà des émotions de colère, de peur, d’indignation et de tristesse pour ce peuple extrêmement proche culturellement et historiquement, des réflexions émergent concernant les responsables de ce conflit et l’éventuelle reproduction du scénario ukrainien sur le territoire biélorusse. Sur ces questions, les opinions divergent. Très schématiquement, d’un côté, une partie de la population, majoritairement rurale, âgée et ayant un accès réduit à internet, attribue la responsabilité de la situation ukrainienne à l’Occident. Dans le même temps, une autre partie de la population biélorusse (essentiellement urbaine, jeune et ayant accès à des sources d’information variées) tend à accuser la Russie de son ingérence dans les affaires internes de l’Etat ukrainien. Quoi qu’il en soit, rares sont les Biélorusses qui restent indifférents sur ce sujet.

S’ajoute à cela une deuxième interrogation qui concerne un éventuel effet contagion de la crise ukrainienne en Biélorussie, dont les inquiétudes sont omniprésentes. Nombreux sont les points communs entre les deux pays : identité dite « mixte », dualité linguistique et religieuses, trajectoire historique similaire entre l’Orient et l’Occident, héritage soviétique, dépendance économique vis-à-vis de la Russie, etc. La comparaison est d’autant plus facile, que la Biélorussie a déjà connu des mouvements de contestation du régime : « révolution du jean », manifestations de 2010, 2011, etc. La société, bien que cela reste très schématique là aussi, semble divisée en deux, pro-européenne et pro-russe. Les craintes relatives à la reproduction du scénario ukrainien ne sont donc pas sans fondements.

 

Les tentatives de règlement de la crise ukrainienne doivent-elles amener pragmatiquement les Européens à reprendre contact avec les autorités de ce pays ? 

Depuis le début de la crise en Ukraine, on constate un certain « dégel » dans les relations entre les Européens et la Biélorussie. Les contacts ont donc déjà repris. Le pays semble se positionner parmi les interlocuteurs clés dans les négociations entre la Russie et l’Union européenne au sujet de l’Ukraine. Les efforts déployés par le président Loukachenko pour contribuer à une solution diplomatique dans ce conflit et l’organisation des sommets quadripartites de septembre 2014 et de février 2015 à Minsk ont ouvert la possibilité d’une détente. Celle-ci pourrait être tout aussi bénéfique pour la Biélorussie (pour notamment sortir progressivement de sa dépendance vis-à-vis de la Russie) que pour l’Union européenne (afin de stabiliser sa périphérie).

Les Européens doivent sans doute se saisir l’opportunité d’engager un dialogue avec les autorités biélorusses. Il ne s’agit pas de faire la table rase de tous les points de désaccord, bien au contraire, mais de remettre le dossier biélorusse à l’ordre du jour dans un nouveau contexte régional et voir comment on peut faire évoluer les choses entre Minsk et Bruxelles, ce qui passerait sans doute par des évolutions internes en Biélorussie. La question est actuellement de savoir dans quelles mesures le régime d’Alexandre Loukachenko est susceptible de se transformer. Les dernières déclarations encourageantes de ce dernier et un apparent changement de posture, donneront-ils lieu à des évolutions concrètes ?

 

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