Turquie-Russie : vers une guerre des coalitions en Syrie ? (BRET et PARMENTIER sur Atlantico)

La Turquie vient d’abattre un avion de combat Su-24 russe accusé d’avoir violé son espace aérien. Ce grave différend russo-turque met en évidence les tensions séculaires entre ces puissance régionales. Elle révèle aussi la compétition féroce entre les coalitions assemblées contre Daech (OTAN, axe chiite, monarchies sunnites, turcophones, etc?).

Cet événement marque-t-il un tournant dans la crise syrienne ? Cette crise signe-t-elle la fin d’un front uni anti-Daech en Syrie ?

Cyrille BRET et Florent PARMENTIER répondent à Atlantico sur ces questions. Retrouvez le texte de l’interview sur : http://goo.gl/NPONqy

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1 – Ce 24 novembre, l’armée turque a abattu un avion de combat russe, car celui-ci aurait violé l’espace territorial du pays. En tant que membre de l’organisation, la Turquie a sollicité une réunion extraordinaire de l’OTAN à ce sujet, alors que Vladimir Poutine a déclaré que les conséquences seraient « sérieuses ». Que peut-on attendre d’une telle situation ? Pour les grands acteurs, les alliances d’hier sont-elles encore « tenables » dans un tel contexte ?

Cyrille BRET : cet événement est un révélateur plus qu’un tournant dans la crise syrienne.

Il souligne que la Syrie, Etat largement failli, est bien plus que le lieu d’affrontement entre l’Occident et l’Islam ou entre les Etats et le terrorisme. C’est le champ de bataille où se rencontrent, armes à la main, plusieurs zones d’influence, plusieurs puissances régionales et mondiales et plusieurs acteurs sub-étatiques. La stratégie turque et l’intervention russe obéissent à des logiques propres, qui sont largement incompatibles : la Turquie de l’AKP cherche à renforcer le sunnisme politique, à protéger les minorités turcophones, à renverser le pouvoir alaouite et à juguler le retour de l’Iran. La Russie, elle vise à préserver son allié de toujours, le régime al-Assad, à profiter de la résurgence de l’axe chiite et à protéger ses installations militaires qui sont à un jet de pierre de la frontière turque. La rivalité séculaire – depuis l’expansion impériale russe vers le sud sous l’impulsion de Catherine II – entre la Sublime Porte et la Troisième Rome (Moscou) s’exprime une nouvelle fois.

C’est l’illustration du fait que les coalitions anti-Daech resteront structurellement plurielles et même rivales : l’OTAN et les Etats-Unis ont des intérêts que la Russie et l’Iran ne peuvent partager ; la France et les Européens ont des priorités (anti-terrorisme, crise migratoire) que ne partagent évidemment pas les Russes. Ce que j’annonçais dès le 16 novembre 2015 se confirme ici : le front anti-Daech ne peut être que tactique et provisoire. Il ne peut pas déboucher sur un rapprochement stratégique entre parties prenantes de la crise.

La suite de la crise syrienne sera donc sans doute marquée par une alternance entre phases de relative unité (le front uni contre Daech) et des phases de tensions entre partenaires (les dissensions locales).

2 – Alors que François Hollande rencontre un par un les membres du conseil de sécurité dans le courant de la semaine, avec une visite prévue jeudi avec Vladimir Poutine, l’agenda pourrait-il s’en trouver modifié ? La France peut-elle toujours concilier une coopération militaire avec la Russie, alors qu’elle fait partie de l’OTAN dont la Turquie est membre ?

Florent PARMENTIER : pour résumer, l’OTAN est une organisation dont l’origine remonte à la Guerre froide, et qui s’est réinvesti dans la défense de la sécurité sur le continent européen et en Amérique du Nord. La Turquie fait partie des Etats fondateurs, et le maintien de cette organisation a suscité de nombreuses crispations en Russie depuis la fin de l’URSS. Mobiliser l’OTAN n’est donc pas neutre, l’OSCE aurait pu constituer un cadre plus acceptable pour régler le présent différend. Du fait du veto russe, porter l’affaire à l’ONU ne serait pas d’un grand secours pour la Turquie.

Dans le cas présent, un doute existe à cette heure pour savoir si l’avion a été abattu au-dessus du territoire turc ou du territoire syrien. Toutefois, il est évident que la Russie n’a pas agressé la Turquie : l’avion ciblait très vraisemblablement des objectifs syriens. Par conséquent, l’article 5, qui stipule qu’une attaque armée contre l’un des Etats la composant sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties, ne peut être utilisé. Il est à voir ce que la Turquie entend avancer au sein de l’OTAN, mais son rôle est trouble dans le conflit en Syrie, puisque ce pays constitue un débouché économique essentiel pour Daech (pétrole, antiquités, etc.).

Dans cette histoire, il convient de rappeler que c’est la France qui a été attaquée – et non la Turquie –, et il est à parier que Paris ne peut abandonner son intérêt qui est d’établir une grande coalition contre Daech, allant des Etats-Unis à la Russie. La Turquie peut choisir de ne pas participer à cet effort, mais son comportement risque d’agacer plusieurs chancelleries. Il convient donc d’aller au-delà d’un incident grave mais dont la portée est limitée ; c’est notamment la position de l’américain Richard Haas, président de l’influent Council on Foreign Relations.

3 – En quoi cette nouvelle donne est-elle susceptible de modifier la situation sur le terrain ? Entre les différents acteurs en Syrie, et les différents pays de la région, quel est le potentiel de déstabilisation régionale d’une montée en puissance de la tension entre Russie et Turquie ?

Cyrille BRET : l’élément nouveau est moins le grave différend militaire entre Russie et Turquie que la série d’attentats attribués à Daech, au-dessus du Sinaï, à Beyrouth, à Paris peut-être au Mali et en Tunisie. Avec le passage de ce que j’ai appelé une « étatisation de la terreur », Daech pose un défi considérable aux puissances régionales. Les efforts du président Hollande vont tous dans le même sens : coordonner des actions militaires qui manquent d’efficacité faute d’appréciation commune de la menace. Autrement dit, les réponses militaires manquent d’efficacité car elles ne sont coordonnées ni dans les cibles à frapper, ni dans les zones à libérer, ni dans les règles d’engagement ni dans les standards d’interopérabilité entre équipements militaires.

Les coalitions actuellement rivales – et peut-être regroupées grâce aux efforts français – sont aujourd’hui une tour de Babel où personne ne parle la même langue ni ne vise le même but. Les tensions latentes entre rivaux régionaux réduiront durablement l’efficacité et la rapidité de la réaction contre Daech.

4 – Quel est le risque de voir la lutte contre Daech passer au second plan ?

Florent PARMENTIER : la France a longtemps soutenu que le maintien au pouvoir de Bachar al-Assad constituait un formidable levier de recrutement pour Daech, et qu’à ce titre il devait partir, au contraire de la Russie qui faisait de lui le seul garant de l’ordre à Damas.

Depuis le 13 novembre, la priorité française ne souffre aucune contestation : notre ennemi premier, c’est Daech, et notre mission est de créer une vaste coalition internationale. François Hollande a gardé de meilleurs rapports avec la Turquie que son prédécesseur : s’il doit effectuer un voyage supplémentaire, il le fera probablement. Il reste à avoir cependant s’il pourra faire sortir la Turquie de l’ambiguïté que certains lui prêtent parmi les observateurs…

1 commentaire

  1. this post deserves much compliment as regards its political realism and the accuracy of its perception of the unavoidable pluralism of antiDaech coalitions

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