La Turquie n’a plus de politique étrangère (BRET sur Les Echos)

Opportuniste et inconstante, l’action extérieure de la présidence Erdogan mine la crédibilité internationale de la Turquie et les intérêts géopolitiques structurels du pays. L’homme fort de la Turquie affaiblit son statut sur la scène internationale. La puissance sans la vision risque de laisser le pays déboussolé.

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La Turquie vient de patronner les négociations d’Astana. Aux côtés de la Russie, elle cherche à consolider le cessez-le-feu en Syrie. Elle se donne ainsi l’image d’une puissance déterminante pour l’avenir de la région. Mais quel est aujourd’hui son statut réel ? Depuis plus d’une décennie, le président Erdogan essaie d’acquérir le statut de leader régional. Mais, faute d’un cap clair et de politiques d’alliance lisibles, il a affaibli la place de la Turquie. En s’engageant dans un précaire axe Moscou-Ankara-Téhéran, la Turquie d’Erdogan a entamé sa crédibilité vis-à-vis de l’OTAN et de l’Union européenne.

L’alliance américaine en lambeaux

Depuis la Guerre Froide, l’alliance avec les Etats-Unis est le socle de la politique internationale de la Turquie. Entrée en guerre aux côtés des Etats-Unis en 1943, elle a bénéficié du Plan Marshall, participé à la Guerre de Corée et adhéré l’Alliance atlantique dès 1952. Pendant des décennies, elle a constitué un bastion de l’OTAN, au contact direct de l’URSS, du Pacte de Varsovie et des leaders arabes proches de l’URSS. A partir de la révolution islamique de 1979, elle a également été un allié face à l’Iran. Bénéficiaire de crédits militaires américains, la Turquie met à disposition des Etats-Unis la base d’Icirlik à partir de laquelle les forces armées américaines ont agi durant les Guerres du Golfe. Et elle abrite un dispositif de détection des missiles intégré au bouclier anti-missiles que les Etats-Unis déploient en Roumanie, en Pologne, en Tchéquie et en Mer méditerranée. Certes, les relations turco-américaines ont été parfois tumultueuses, notamment durant l’intervention turque à Chypre en 1974, durant la première Guerre du Golfe en 1991 et à l’occasion des déclarations du président Obama sur le génocide arménien en 2009. Toutefois, jusqu’à la fin des années 2000, la Turquie était considérée comme un allié fiable à Washington.

Ce n’est plus le cas.

Depuis plusieurs mois, le président Erdogan a engagé trois rapports de force avec les Etats-Unis. Premièrement, concernant la question kurde, Washington et Ankara ont des positions orthogonales. Alors que les Etats-Unis appuient les mouvements kurdes en Irak, depuis les années 1990, et en Syrie, depuis le début de la guerre civile, la présidence Erdogan est entrée en guerre ouverte avec tous les mouvements kurdes, à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières.

Deuxièmement, suite à la tentative de coup d’Etat du 16 juillet 2016, la présidence Erdogan a renforcé sa campagne contre la confrérie de Fethullah Gülen, qui réside en Pennsylvanie depuis les années 1990. Les tensions entre Etats-Unis et Turquie ont connu un nouveau regain quand l’administration américaine a refusé l’extradition de Gülen vers la Turquie. Désormais, le président Erdogan laisse même entendre que Washington aurait sciemment laissé le coup d’Etat se dérouler.

Enfin, la réconciliation avec la Russie éloigne encore plus la Turquie de l’OTAN. Au moment même où l’Alliance renforce sa présence dans la zone baltique et en Europe orientale contre la Russie, son allié turc opère un rapprochement soudain avec Moscou. La fidélité d’Ankara à ses engagements otaniens est aujourd’hui considérée comme opportuniste : quand, en novembre 2015, l’armée turque avait abattu un chasseur russe, les autorités turques avaient réclamé le déclenchement de l’article 50 de la Charte de l’Atlantique pour se garantir de représailles russes. Mais elles ont aujourd’hui rejoint l’ « axe russo-chiite ».

A l’aube de la présidence Trump, la Turquie d’Erdogan a largement dilapidé son crédit auprès de son plus solide allié.

L’improbable axe Moscou-Ankara-Téhéran

Le rapprochement récent ente le « Sultan » Erdogan et le « Tsar » Poutine est abondamment médiatisé. S’agit-il d’un retour à la normale ? les relations économiques entre les deux pays étaient denses durant la décennie 2000 et on aime à souligner les proximités politiques entre deux régimes présidentiels autoritaires. Mais qu’on ne s’y trompe pas : à Moscou, la volte-face d’Erdogan est le symptôme de son isolement. C’est que, d’un point de vue géopolitique, l’attelage russo-turc est une tringulation improbable.

Sur le front syrien, la Russie soutient le régime al-Assad, son allié depuis 1971. Au contraire, pour la Turquie, la Syrie est plus qu’un rival régional, c’est un ennemi caractérisé : soutenu par les Kurdes, ennemi d’Israël et en guerre avec les mouvances islamiques sunnites, le régime al-Assad est la cible de l’administration Erdogan. Ankara est même allée jusqu’à laisser s’établir des lignes logistiques par les mouvements radicaux sunnites. Qu’on mesure la faiblesse de la Turquie à l’égard de la Russie : à Astana, l’administration AKP a apporté sa caution à une de crise fondée sur la préservation du régime al-Assad. Ces contorsions à l’égard de la Russie agitent l’opinion publique turque et le parti du président : pendant les bombardements russes d’Alep, à l’automne 2016, les postes diplomatiques russes en Turquie ont dû être protégés par l’armée. Le meurtre de l’ambassadeur russe en Turquie souligne que la politique pro-russe d’Erdogan entre non seulement en contradiction avec les solidarités confessionnelles de ses électeurs mais également avec les intérêts structurels de la Turquie en Mer noire, dans le Caucase et en Asie centrale. Sur ces trois zones, depuis le 18ème siècle et les conquêtes russes, les relations russo-turques sont régies par un principe de vase communiquant : ce qui renforce la Turquie affaiblit la Russie et réciproquement.

La Turquie s’aventure même dans une coopération avec l’Iran. Certes, les deux puissances non-arabes du Moyen-Orient sont en paix : depuis la bataille de Chaldira en 1514, la frontière turco-iranienne n’a pas varié. Toutefois, le rapprochement entre Ankara et Téhéran laisse perplexe : il sape les efforts déployés par Erdogan pour faire acquérir à la Turquie le statut de grande puissance sunnite et grève ses efforts pour renouer avec Israël. Après la politique du « zéro problème avec les voisins » des années 2000, la Turquie est engagée d’une une politique de la quadrature du cercle.

En somme, le double retournement à l’égard de la Russie et de l’Iran mine les ambitions structurelles de la Turquie : affaiblir la Syrie d’al-Assad, animer une stratégie d’influence sunnite et établir des coopérations avec Israël. Accessoirement, Erdogan s’aliène une bonne partie de son électorat qui considère ces alliances comme contre-nature.

La fin de l’ambition européenne

Pays associé depuis 1963, Etat-candidat depuis 1999, officiellement engagée dans le processus d’adhésion depuis 2005, la Turquie d’Erdogan avait explicitement repris son long chemin vers l’Union européenne. Le candidat Erdogan s’était fait élire sur la promotion de la candidature de la Turquie en Europe. L’enjeu de l’AKP, le parti du président, était de montrer que le kémalisme n’avait pas, en Turquie, le monopole de la modernisation par l’européanisation de la société et de l’Etat.

Au fil du temps, l’europhilie d’Erdogan s’est avéré seulement tactique. Elle lui a servi pour évincer l’armée des structures de gouvernement et pour faire pièce à la domination des partis kémalistes. Aujourd’hui, les pierres d’achoppement entre l’Union européenne et la Turquie sont multiples et paraissent insurmontables.

Les libertés publiques sont menacées : l’ambition démocratique turque est décrédibilisée en Europe. La purge opérée depuis l’été 2016, le traitement des journalistes et intellectuels comme Asli Erdogan, etc. tous ces points attestent que le respect de la liberté d’opinion, d’expression et de la presse n’est pas assuré en Turquie. De même, la réforme constitutionnelle dans un sens autoritaire, qui culminera en avril 2017 dans l’organisation du référendum, éloignera sans doute davantage la Turquie des standards de gouvernance de l’Union.

Concernant la question des réfugiés, l’accord conclu avec la chancelière Merkel a instauré entre l’Union européenne un rapport de force peu propice à un rapprochement avec l’Union européenne. En Europe, on estime souvent que l’Union a alloué 3 milliards d’euros d’aide à la Turquie sans contreparties garanties. Les questions du génocide arménien, des Kurdes, de la division de Chypre accentuent le fossé entre Union et Turquie. Le futur est placé sous de mauvais augures : le président Erdogan se déclare attaché aux « frontières du cœur » autrement dit, il estime que le sort des îles grecques de la côte égéenne, pourtant réglé par le traité de Lausanne en 1923, devrait être réexaminé. La perspective d’adhésion est aujourd’hui de moins en moins crédible.

Un homme fort n’est pas toujours un visionnaire.