Balkans et Covid-19. Entretien avec Thomas BOREL (pour Eurasia Prospective) (1/2)

Thomas Borel, vous venez de publier un article dans Telos sur le Covid-19 dans les Balkans, en vous intéressant particulièrement à la question de l’intégration européenne de la région. Comment ces Etats font face à l’équilibre entre le besoin de démocratie et de surveillance renforcée dans le cadre de la lutte contre le Covid-19  ?

Les Balkans occidentaux connaissent depuis le début de leur rapprochement avec l’Union européenne dans les années 1990 une incitation constante à améliorer la démocratisation et la transparence de leur système politique. Cette pression provient d’abord de l’Union européenne, qui inclut les critères de démocratie, d’État de droit et de protection des minorités dans le processus d’adhésion des Etats depuis le Conseil européen de Copenhague (1993). Mais c’est également une revendication croissante de la société civile, comme le montre le mouvement « Pravda za Davida » de 2018 en Bosnie-Herzégovine déclenché par la dissimulation d’un assassinat par la police.

Dans le même temps et à l’opposé, la crise du Covid-19 appelle à un renforcement du contrôle policier et de la surveillance étatique afin de limiter la propagation du virus. L’ensemble des pays ont ainsi soit imposé le confinement de leur population, comme la Serbie, ou un couvre-feu quotidien, comme en Macédoine du Nord. Certains pays sont même en pointe, comme la Macédoine du Nord qui a lancé dès le 13 avril l’application de traçage « StopKorona ! », méthode qui fait dans le même temps l’objet d’une controverse importante en France.

Cette situation est préoccupante puisque l’État de droit dans les Balkans occidentaux n’était déjà pas au même niveau que le reste de l’UE avant la crise. La chute de 40 places de la Serbie au classement sur la liberté de presse de Reporters sans frontières entre 2016 et 2020 en est l’illustration. L’instauration d’un état d’urgence dans le contexte de la lutte contre le virus risque d’encore plus d’y dégrader l’exercice des droits et libertés essentielles. C’est que suggèrerait l’arrestation le 11 avril dernier d’une journaliste kosovare d’ethnie serbe qui effectuait un reportage dans les hôpitaux du Nord du Kosovo, rappelant au passage que les pays des Balkans occidentaux sont parmi les moins biens classés en Europe en matière de liberté de la presse.

Compte-tenu de ces limites de l’État de droit, l’équilibre entre démocratie et surveillance apparaît plus fragile dans les Balkans occidentaux que dans les autres pays d’Europe de l’Ouest. Il existe donc un risque non négligeable que ces pays suivent la voie hongroise. C’est sur ce point que l’UE doit être particulièrement vigilante -aussi bien dans l’octroi de son aide, qui pourrait y être conditionnée, que dans la poursuite des négociations d’adhésion, qui pourraient être plus strictement liées au respect des règles de démocratie et d’État de droit.

La religion revêt une importance particulière dans les nationalismes balkaniques, comment s’est-elle accommodée de la crise sanitaire ?

Tout comme dans la grande majorité des pays, l’impératif sanitaire a pris le dessus sur la dimension religieuse dans les pays des Balkans depuis début mars, malgré le lien indissociable qui y existe entre religion et identité nationale. Par exemple, en Serbie, où l’Église orthodoxe serbe est le fer de lance du nationalisme depuis l’occupation ottomane au XIVe siècle, la fête de la Pâques s’est effectuée à huis clos malgré l’insistance du clergé. Au Monténégro, l’Église orthodoxe serbe a même appelé les fidèles à rester confinés. Les fidèles musulmans sont dans la même situation aussi bien en Bosnie-Herzégovine qu’en Albanie et au Kosovo malgré le début du Ramadan, avec l’interdiction de se rassembler dans les mosquées.

Cette mise au second plan du religieux face au sanitaire ne doit pas pour autant laisser croire que le lien toujours  fort entre politique et religion dans ces pays est en train de s’affaiblir. Ainsi, l’Église orthodoxe serbe au Monténégro a bien précisé qu’elle mettait simplement en pause ses manifestations contre la loi dite de liberté religieuse, qui prévoit notamment une nationalisation des biens religieux d’avant 1918 dont l’appartenance ne peut être prouvée, et qu’il ne pouvait être question de reconnaître cette législation.